La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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Vie et œuvre du
CHANOINE LIONEL GROULX

I. LES ORIGINES D’UNE VOCATION (1878 – 1899)

DÉJÀ dans nos conférences sur L’histoire sainte du Canada, nous avions établi que l’indéniable influence du Chanoine Groulx sur ses contemporains les avait préparés, pour ne pas dire conduits, à la Révolution tranquille malgré son attachement profond à la société canadienne-française traditionnelle. Si nous rouvrons ce dossier dix ans plus tard, c’est pour comprendre le mécanisme de cette dérive qu’il n’a certes pas voulue, mais qu’il n’a su ni prévoir ni endiguer. L’objet de notre étude est important pour nous prémunir contre les mêmes erreurs car, comme lui, nous avons le réel souci de sauver le Canada français, de promouvoir sa restauration et la conquête d’un immense continent maintenant totalement livré à la puissance financière et morale anglo-protestante.

LA LEÇON DE LA TERRE ET DE LA PAUVRETÉ

Lionel Groulx est né le 13 janvier 1878, dans le rang des Chenaux à Vaudreuil, à la limite de la terre et des eaux, là où l’Outaouais se jette dans le Saint-Laurent. Léon Groulx et Philomène Pilon, ses parents, ne savourent pas longtemps la joie de sa naissance, la quatrième à leur foyer  : six semaines plus tard le père est enlevé à l’affection des siens en quelques heures. La jeune veuve se remarie un an après avec Guillaume Émond  ; la famille Groulx-Émond comptera finalement cinq garçons et cinq filles, bien unis dans une commune affection.

Mme Groulx

Sa mère à 80 ans.

La pauvreté rend la vie de cette famille paysanne particulièrement dure pendant de longues années. L’enfance du petit Lionel et de ses frères et sœurs n’en est pas moins heureuse. Son recueil de souvenirs quelque peu romancés, Les Rapaillages, en immortalise le charme austère et la poésie prenante qui forment le fondement esthétique et affectif du patriotisme indéracinable de l’abbé Groulx. Plus encore, le souvenir des siens arrachant durement à la terre le pain de chaque jour et la possibilité d’établir convenablement chacun des membres de la famille, imprime à jamais dans l’âme du futur prêtre l’admiration pour la lutte contre l’adversité, finalement surmontée. À ses yeux, là est la grandeur de l’homme, et plus encore du chrétien. Osons le dire dès maintenant, mais nous aurons à le démontrer, ce sera le ressort de toute son œuvre. Une page de ses Mémoires, parmi d’autres, nous fait entendre cette vibration intime de l’enfant devenu prêtre, éducateur, historien renommé, chantre du relèvement nationaliste de son petit peuple.

«   Nous étions élevés dans le culte du courage, de l’endurance quotidienne, silencieuse. Pas la moindre nervosité dans notre éducation. Nos parents étaient de nerfs solides. Je ne les ai jamais vus abattus, découragés devant l’épreuve, la tâche trop lourde. Il arrivait à notre mère d’essuyer une larme du coin de son tablier. Sa calme énergie rebondissait aussitôt sous le coup d’un ressort merveilleux, celui d’une foi simple, vivante, en la Providence qui n’abandonne jamais. Oh  ! le courage de ces anciens  ! Quand je ressuscite en ma mémoire ces jours de jadis, je me demande encore par quel miracle nos parents parvenaient à joindre les deux bouts. Quels muscles solides, physiques et moraux, il leur fallait pour résister à leur vie harassante  ! Debout à cinq heures du matin, ils trimaient tout le jour, et tard dans la soirée, presque jamais sans la moindre détente. Notre père n’était pas seulement un agriculteur  ; c’était aussi un artisan. Il travaillait le bois, le cuir, le fer. Rien des instruments de la ferme ne se fabriquait ailleurs que dans l’atelier familial. Notre mère boulangeait, cousait, tricotait, tissait, blanchissait. Elle faisait tous nos habits, en tissait au métier une bonne part  ; elle trouvait même le temps de tisser de la catalogne pour les autres, pour arrondir le pécule  ; elle tressait nos chapeaux de paille, plissait nos souliers de bœuf, entretenait son jardin, fabriquait son savon, voyait à la basse-cour, trayait les vaches, et les jours de presse, elle trouvait encore le temps d’aller donner un coup de main aux travaux des champs. Un soir qu’après l’école je m’en allais chercher les vaches, je me souviens d’avoir vu ma mère sur un haut mulon de grain, en plein champ. La fourche à la main, elle servait la batteuse. Oui, race de braves gens, dont la race paraît éteinte, et qui se proposait bien de ne pas faire de nous des mauviettes. Religion non de paroles que celle de notre foyer, mais religion en action.  »

Cependant, à lire «   Mes Mémoires   », dont la rédaction des huit volumes occupe une partie des quinze dernières années de sa vie, on doit constater que l’empreinte laissée dans son âme d’enfant par cette lutte quotidienne a été plus profonde que celle laissée par notre religion. Certes, tout est catholique et profondément catholique – la citation que nous venons de donner le montre bien – mais la piété, le culte liturgique ou encore la lecture de la vie des saints ne lui laissent pas de notables impressions.

LA DÉMOCRATIE SANS LES PARTIS

Lionel Groulx enfantEnfant intelligent qui aime l’école paroissiale tenue par les Clercs de Saint-Viateur, il y prend très tôt goût à la lecture. Et comme à la maison, chose rare à l’époque, on reçoit le journal, rapidement les événements politiques entrent dans son univers. Son beau-père, «  homme d’une droiture sans pareille, répugnait à toute partisanerie politique   », quoique de tendance conservatrice. Plus tard, l’abbé Groulx écrira  : «   Je compris quel service insigne nous avait rendu notre père en nous prémunissant tout jeune contre l’imbécillité de l’esprit de parti.  » Nous verrons que, de fait, il ne fut l’homme d’aucun parti tout en étant celui de la démocratie. Nous regretterons alors que son beau-père ne l’ait pas prémuni plutôt contre l’imbécillité du système démocratique dont l’esprit de parti n’est que le fruit  ! D’autant plus qu’en cette fin du dix-neuvième siècle le parti ultramontain, toujours vivant sous la gouverne de Mgr Laflèche, représentait la défense de principes doctrinaux liés à la foi catholique  ; seule la fidélité à la doctrine de ce parti aurait pu préserver les Canadiens français des inconvénients inhérents au système parlementaire que le conquérant anglais nous avait libéralement octroyé pour son plus grand profit. Cela, l’abbé Groulx, comme nous le démontrerons, ne l’a jamais compris  : il s’en est toujours pris avec véhémence à l’esprit de parti, sans jamais remonter à ses causes institutionnelles.

Il a bien des excuses à cela  : songez en effet que c’est la démocratie qui est la cause lointaine de sa vocation sacerdotale  !… de quoi lui vouer une éternelle reconnaissance  ! En 1891, les Clercs de St-Viateur de Vaudreuil organisent un grand jeu pour la formation civique de leurs élèves… une élection parlementaire  ! Pour cette joute électorale, le village s’enflamme d’autant plus que les enfants ne manquent pas de défendre les idées politiques de leurs parents, comme on peut l’imaginer. Le petit Lionel, quant à lui, promu pour l’occasion organisateur du parti conservateur, s’impose très vite comme le meilleur débatteur de l’école malgré la défaite finale de son candidat. Impressionnés, ses maîtres et ses parents décident qu’il faut absolument l’envoyer au collège. C’est ainsi qu’en septembre 1891, Lionel Groulx quitte le rang des Chenaux pour le collège Sainte-Thérèse… c’est le premier grand tournant de sa vie.

DES LIVRES EN GUISE DE MAÎTRES

Mais qu’il lui fut pénible  ! Enfant sensible, très affectueux, le voici soudainement, à 13 ans, privé de sa famille, de son horizon habituel, de sa terre. Un irrépressible ennui le saisit qui compromettra pendant quelques mois son avenir scolaire. Ses Mémoires ont des pages très dures pour l’enseignement qu’il a reçu dans la vénérable institution du nord de Montréal. Le jugement est certainement à nuancer  : de grands noms de notre histoire politique ou ecclésiastique ont été formés au même moule. Groulx, on le sait, sera un brillant prêtre-éducateur, ne nous étonnons pas qu’il mette en valeur l’originalité de ses propres méthodes.

Toujours est-il qu’il écrit  : «   Quand je me retourne aujourd’hui vers ces lointaines années, ce dont je souffre le plus cruellement, c’est d’avoir manqué de livres et de vrais maîtres. Des maîtres, je n’en ai trouvé que dans mes livres.  » Autrement dit, ne se livrant à la tutelle d’aucun des maîtres du collège, il se choisit lui-même ses maîtres livresques… Une telle indépendance intellectuelle à cet âge n’est-elle pas propice à un futur aveuglement sur ses propres lacunes  ? Notons-le dès maintenant  : celui qui sera pendant près d’un demi-siècle le maître de la jeunesse canadienne-française, n’aura jamais eu de maître  ! On aurait dû se méfier…

Les années passent, il s’acclimate tout de même à l’atmosphère collégiale. Ce garçon qui n’aime ni les récréations ni le sport, au point de fonder un club spécial pour les maladroits à la balle, s’impose peu à peu comme un chef de file dans les activités intellectuelles parascolaires. Ses lectures lui font découvrir Veuillot et l’école catholique française de 1830, autrement dit les ultramontains. Son enthousiasme, pour certain qu’il soit – il est difficile de rester insensible à la clarté et à la force de l’argumentation du grand polémiste catholique – n’en reste pas moins relativement superficiel et intellectuel. Là, un maître lui manque pour lui montrer qu’au delà du combat des idées, il s’agit de la défense de l’ordre surnaturel, aussi bien que politique et social dont dépend l’avenir paisible des peuples. L’acquiescement intellectuel est insuffisant en une telle matière. Le jeune Groulx, puis l’abbé Groulx, s’en est contenté.

À la même époque, au gré de ses lectures, il découvre l’école libérale et le voici «   envoûté   » c’est lui qui le dit – cette fois par Lacordaire, Montalembert, Ozanam. Il écrit  : «   Combien médiocre m’apparaissait le milieu collégial et que j’eusse souhaité trouver quelque part la compagnie des grandes âmes dont se nourrissaient mes lectures   ». Notez que les libéraux ne chassent pas dans son esprit Veuillot et les ultramontains  ; il prétend faire cohabiter les deux écoles, prenant les idées de Veuillot et le panache des libéraux…

LE CHOIX DU SACERDOCE

Lionel Groulx jeuneÀ la fin de ses études collégiales, il a 19 ans, la question de son avenir se pose. C’est son directeur de conscience, l’abbé Corbeil, un saint prêtre à qui Sainte-Thérèse doit l’introduction de la communion fréquente dès 1894, qui l’oriente doucement vers la prêtrise. Groulx est franchement réticent  : «  Hélas, je dois le dire, ni l’enseignement religieux, ni même la direction spirituelle qu’on m’avait libéralement dispensés n’avaient réussi à me dévoiler Notre-Seigneur Jésus-Christ comme l’être historique et vivant, le Maître divin qui peut combler l’affection humaine la plus exigeante. Le Christ restait pour moi un Dieu, un ami lointain et flou que je croyais aimer plus que je ne l’aimais en réalité. En vain, en mon année de Rhétorique, m’étais-je mis régulièrement à la lecture de l’Évangile, dans l’espoir d’atteindre l’être mystérieux, de me composer sa figure divine et vraie. Mal préparé à cette lecture, manquant des contextes nécessaires, cette lecture m’avait profité, non sans me laisser quelque autre déception. Combien alors j’ai désiré trouver le livre que me révélerait l’unique Visage et qui mettrait le suprême Ami tout près de moi  ! Aucun de mes professeurs ne m’a vraiment fait aimer l’enseignement de la religion.  » Sa lecture des auteurs libéraux le convainc que «   l’Église avait besoin de prêtres  ; tout autant, me semblait-il, avait-elle besoin d’apôtres laïcs. À partir de ce temps, un combat, un véritable drame entre dans ma vie. Pendant deux ans j’en suis tourmenté. Serai-je prêtre  ? Serai-je plutôt serviteur de l’Église dans le monde  ? Avec toutes mes illusions de jeune homme, je me cramponne à ce dernier rêve.  »

En 1897, il prépare pour son directeur un mémorandum où il récapitule tous les arguments contre son engagement clérical  ; mais comme l’abbé Corbeil «  pulvérise  » ses arguments, il se rend à son avis. «   Le calme, un calme profond, absolu, s’établit aussitôt dans mon âme.   » Il sera prêtre-éducateur, l’abbé Corbeil ayant su lui faire comprendre la grandeur de cette vocation spécifique qui correspondait à ses indéniables aptitudes intellectuelles. Disons dès maintenant que l’abbé Groulx ne regrettera jamais sa soumission à son directeur  : il fut toute sa vie un bon prêtre, fidèle à ses devoirs sacerdotaux.

II. L’ÉVEIL DU NATIONALISME CANADIEN-FRANÇAIS (1900-1920)

En septembre 1899, à vingt et un ans, il entre au Grand Séminaire de Montréal pour devenir prêtre-éducateur. Cependant, sa santé délicate et les besoins de son diocèse décident son évêque à l’appeler auprès de lui comme secrétaire puis à le nommer professeur au collège de Valleyfield, récemment fondé  ; ce qui ne devait pas l’empêcher de continuer sa formation sacerdotale.

UNE INFLUENCE LIBÉRALE DÉTERMINANTE

Lui-même écrira dans ses Mémoires  : «   Je fais une pauvre théologie avec des professeurs qui n’en savent guère   ». À dire vrai, la théologie ne l’attire pas et sa correspondance prouve qu’il n’étudie que superficiellement Saint Thomas. Mais il se passionne toujours pour les auteurs libéraux  : «   Pendant toutes ces premières années, Lacordaire, Perreyve seront avec Ozanam, mes seuls maîtres. Moins qu’un traité et sans doute mieux qu’un traité, ils m’enseigneront un esprit, une âme, j’oserai dire un culte sacré de la jeunesse et une conception élevée de ma fonction d’éducateur.  » Comme son évêque n’est autre que Mgr Émard, le plus libéral des évêques de l’époque, se pose l’importante, voire la décisive question de l’influence du libéralisme dans la formation du futur maître à penser de la jeunesse canadienne française.

Il réfute l’objection dans ses Mémoires  : «  On a dit, en effet, et non sans intention critique, que j’avais beaucoup fréquenté l’école des catholiques libéraux. En réalité, et je le répète, je les ai moins lus et moins aimés pour leur doctrine que pour leurs qualités d’âme, pour le magnifique exemplaire de croyants qu’ils incarnaient à mes yeux. Plus tard, on écrira que, par bonheur, Maurras, Barrès m’apportèrent leurs correctifs. Encore une fiction. J’ai peu lu Maurras dont les thèses fuligineuses m’ont peu séduit. J’ai lu davantage Barrès, mais surtout parce que je trouvais en lui un grand artiste du style. Non, au temps de la vie collégiale, le vigoureux correctif ou contrepoison, je le trouvai en Veuillot et en Joseph de Maistre. J’inscrirai parmi mes contrepoisons, Donoso Cortès, connu à travers Veuillot, puis encore Garcia Moreno (…). L’ajouterai-je enfin  ? Dès le collège je professais déjà un culte pour Mgr Bourget et Mgr Laflèche. J’écrivis même au journal de l’Académie un long article sur le grand évêque des Trois-Rivières. Quelle autre cuirasse souhaiter et faite de quel autre métal, pour me rendre imperméable à tout poison  ?   »

Malheureusement, l’étude de sa correspondance, aujourd’hui publiée en édition critique, dément cette belle assurance  : le professeur Pierre Trépanier n’hésite pas à affirmer dans l’introduction du premier tome  : «  Groulx rédige ses mémoires au cours des années 1954-1967, c’est-à-dire à l’époque où son conservatisme atteint un sommet et où il réagit avec humeur et tristesse à l’orientation que prend alors un Québec s’acheminant vers le divorce du national et du religieux. Cette inquiétude donne aux mémoires leur tonalité générale et contraint Groulx – sans doute à son insu – à une forme subtile d’autocensure qui lui fait passer sous silence ou au moins minimiser l’attrait qu’ont exercé sur lui divers courants de pensée identifiés au christianisme de gauche, du catholicisme libéral à la démocratie chrétienne.  » C’est ainsi, par exemple, que ses lettres révèlent un engouement pour Ollé-Laprune, le philosophe du Sillon, chantre de la liberté et de la vitalité des consciences, pour l’abbé Gratry et Marc Sangnier auxquels les Mémoires ne font que de rapides allusions, tandis qu’elles gardent le silence absolu sur le Père Didon, dominicain, libéral et républicain, censuré plus tard par ses supérieurs, chez qui pourtant Groulx a puisé le programme de sa direction spirituelle.

Faut-il alors nier l’influence des auteurs ultramontains  ? Certes pas, mais la correspondance de Groulx montre bien qu’elle ne fut que superficielle, réduite à l’exaltation de l’obéissance absolue aux directives du Saint-Siège. Ce qui ne doit pas nous étonner puisque l’amalgame entre ultramontanisme et papisme date justement des années 1880; avant cela l’ultramontanisme n’était essentiellement que la défense de la société chrétienne sous la direction du Vicaire de Jésus-Christ. Si on obéissait au Pape, c’était évidemment parce que comme lui, on voulait défendre la Royauté du Christ sur les nations. Ce beau programme sera perdu de vue sous le pontificat de Léon XIII, du jour où la politique et les directives du Saint-Siège ne correspondent plus à l’enseignement traditionnel et concourent au contraire, pour tout esprit lucide, à la victoire des adversaires de la Royauté divine. On comprend alors que les partisans de la nouvelle diplomatie vaticane, et à plus forte raison les libéraux, pour se rallier les fidèles qui admirent les vertus et les réalisations des évêques ultramontains, minimisent l’importance de leur opposition doctrinale et exaltent l’obéissance que ces derniers vouaient au Saint-Siège  : vous êtes ultramontains, donc vous obéissez au Pape  ! Résultat  : «   Groulx ressemble à la plupart des intellectuels canadiens-français de cette époque, qui ne remettent pas en cause le libéralisme politique et économique à l’intérieur du cadre canadien   », par respect des directives pontificales  ; «  cela est, si l’on veut, dans la ligne de l’obéissance ultramontaine  », avance prudemment Trépanier.

En fait, Lionel Groulx, éduqué dans un milieu libéralisant, s’intéresse davantage à l’action qu’à la doctrine. Il ne conçoit pas la gravité des divergences doctrinales qui opposent libéraux et ultramontains  : pour lui l’Église est une sous l’autorité des successeurs de Pierre, et il s’agit au Canada d’assurer son rayonnement dans une société dominée par l’anglo-protestantisme. Citons encore Trépanier  : «  Chez ses auteurs de prédilection, il cherche surtout les fondements doctrinaux du rôle de l’Église dans le monde moderne ainsi que des modèles de service de la religion, en somme de quoi nourrir l’intelligence et soutenir la volonté du catholique militant. Cet éclectique n’éprouve ainsi aucune peine à faire cohabiter réactionnaires et progressistes, non parce qu’il réalise une conciliation des contradictions, mais parce que, étrangères à son propos essentiel, elles n’ont pas à être prises en compte.  »

UNE FORMATION SACERDOTALE INSUFFISANTE

Que Groulx soit impatient d’agir, on ne peut en douter. Jeune professeur à peine minoré, le voici en train de réformer les méthodes d’éducation et de direction spirituelle des élèves du collège de Valleyfield, provoquant la mauvaise humeur du corps professoral. Cela lui vaut d’être refusé au sous-diaconat en 1902 et d’être renvoyé au Grand Séminaire de Montréal. L’exil ne dure que trois mois, il est rappelé au collège comme professeur de belles-lettres. Il est ordonné le 28 juin 1903, quinze jours après avoir reçu les ordres majeurs. Si nous comptons bien, il n’a séjourné au séminaire qu’un peu plus de six mois sur quatre années de préparation au sacerdoce  !

L'abbé Groulx jeune prêtreLe 28 juin, «   il y avait encore plus de soleil dans mon âme que sous le firmament. Depuis quatre ans, dans ce collège encore à la période de la naissance, et plutôt pauvre en personnel ecclésiastique, j’étais devenu, par la force des choses, directeur intellectuel de toute une jeunesse, et même un peu directeur spirituel. Les moyens, les pouvoirs me manquaient, hélas, pour m’acquitter de ma tâche. Ce matin du 28 juin, je me sentais tout à coup muni de tous les pouvoirs du sacerdoce, tenant en moi, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, toutes les sources du fleuve de vie.  »

Fort de son sacerdoce, avec à la fois plus de détermination et de diplomatie, il applique ses méthodes d’éducation et s’adonne avec passion à la direction spirituelle. «   Je ne cessais, en effet, de leur répéter que le surnaturel ne se bâtit bien que sur un naturel sain, de fort équilibre. J’enseignais à mes jeunes gens la religion du devoir d’état. (…) Ce n’était pas tout de cultiver son esprit, de devenir bachelier. Il fallait encore davantage forger sa volonté, conquérir sa liberté, puis surtout, par ces moyens, façonner en soi, en sa pleine stature, le chrétien.  »

Retenez bien cette phrase  ; devenu historien, chef nationaliste, le chanoine Groulx se fera au fond le directeur spirituel de son petit peuple, lui prodiguant les mêmes conseils qu’il donnait à ses élèves de Valleyfield  : forger sa volonté, conquérir sa liberté… cependant, arrivé à ce point, le petit peuple se rebellera tranquillement et refusera de soumettre son autonomie toute neuve à la loi de l’Église  ! Mais nous n’en sommes pas encore là.

LA FIN DES COMPROMISSIONS

Pour motiver ses jeunes gens dans la religion du devoir d’état, il les lance dans l’apostolat et organise une croisade d’adolescents dont la finalité n’est rien de moins que l’amélioration du niveau moral et religieux du collège. Comme des mouvements semblables voient le jour dans d’autres collèges, l’idée germe de les regrouper en une Action catholique de la jeunesse que de jeunes prêtres conçoivent aussitôt comme un instrument de conversion de toute la société. «   On pourra s’adonner à l’action politique, mais aussi et davantage à l’action économique, à l’action intellectuelle, à l’action sociale, à l’action morale et religieuse. Enfin, pense cette jeunesse, la vie pourra être vécue pleine et féconde.  » Mais l’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, ne veut pas que cette jeunesse par trop enthousiaste en vienne à raviver la querelle entre l’Église et le gouvernement libéral de Laurier, apaisée six ans plus tôt par le ralliement de Léon XIII  : aussi, dès le congrès de 1904, coupe-t-il court aux ardeurs apostoliques tous azimuts des jeunes congressistes et leur jette-t-il cet avertissement glacial  : «  N’oubliez pas, mes jeunes amis, que la question sociale ne se pose pas au Canada.  » Comprenez  : par ordre de Léon XIII, l’Église ne doit pas importuner le gouvernement en place, quel qu’il soit et quelles que soient les conséquences de sa politique.

L'abbé Groulx et la croisade d'adolescents.

L’abbé Groulx et la croisade d’adolescents.

Heureusement, Pie X a succédé en août 1903 à Léon XIII. La correspondance de Groulx révèle que c’est alors que la pensée de notre futur historien national prend une tournure plus conservatrice et s’oriente vers le nationalisme. Cependant, on reste déçu  : l’empreinte libérale n’est pas effacée, les leçons doctrinales de saint Pie X ne sont pas assimilées. Il retient surtout du grand pape la nécessité pour l’Église de combattre contre un monde hostile, d’en finir avec les compromissions. Même le modernisme dont il accepte sans contestation la condamnation, paraît chez Groulx plus comme un affadissement de la foi catholique face au monde que comme une perfide hérésie. Aussi, il s’estimera toujours fidèle à la pensée du saint pape Pie X du simple fait qu’il se dresse pour défendre le Canada français catholique contre l’anglo-protestantisme, et en toute bonne foi, il récusera avec indignation les accusations de libéralisme. Mais examinons les faits et ses écrits.

PREMIER VOYAGE EN EUROPE

En 1906, il obtient de son évêque la permission d’aller en Europe poursuivre ses études. Il va d’abord à Rome, mais l’ambiance anticléricale de la ville l’effraie. Il réagit d’une manière toute différente de celle de Mgr Bourget qui avait compris que les révolutions européennes n’étaient que l’ultime avatar du combat de Satan contre l’Église, qu’elles s’étendraient donc partout où l’Église était implantée  : il s’attacha donc à en comprendre les causes et les mécanismes pour s’y opposer efficacement au Canada… Le jeune abbé Groulx, lui, ne se sent pas directement concerné par cette agitation révolutionnaire qu’il perçoit comme le châtiment d’un vieux continent infidèle à la Foi qui fit sa grandeur  ; au Canada, pense-t-il, le catholicisme est heureusement bien vivant et son adversaire n’est que «  le démon du défaitisme  » face à l’anglo-protestantisme.

Ses Mémoires nous racontent longuement ses vacances dans une France qu’il admire, certes, mais en étranger, comme on admire un musée  : «   La France représentait à mes yeux, une incarnation de haute culture humaine, le moment d’une incomparable maturité de l’esprit. (…) L’anticléricalisme parisien me blesse profondément. À défaut d’autres motifs, il m’aurait préservé de ces pâmoisons sentimentales où se laissaient entraîner trop de Canadiens français pour tout ce qui est français de France et pour la France elle-même. En moi le Canadien français n’a jamais abdiqué. Je ne me suis jamais caché la pauvreté culturelle de mon jeune pays  ; mais il est resté mon premier et mon unique pays. Je ne lui ai jamais préféré la France.  »

Cependant, c’est avec enthousiasme qu’il assiste à un Congrès national de la jeunesse catholique de France. Il assiste aussi à un grand rassemblement de l’Action Française de Charles Maurras à Paris, mais comme le dit justement Trépanier  : «   il y va comme on va au théâtre   ».

C’est en Suisse, à Fribourg, qu’il continue ses études, cette fois avec ravissement  : songeons que pour lui c’est, à trente ans, une découverte de l’enseignement supérieur… Il en retient surtout une méthode d’enseignement de la littérature qui fait une large place à l’explication des auteurs et à la technique littéraire. Malheureusement il tombe malade et, à court de ressources, il rentre au pays avant d’avoir obtenu son doctorat. «  Enfin nous sommes à Liverpool. Sur le pont de «  l’Empress  », je me sens tout à coup une âme neuve. Par je ne sais quel phénomène psychologique, tout ce qui est vieille Europe, vieux monde m’a quitté. Tout ce lest est tombé à la mer. Je redeviens subitement l’homme d’un jeune monde.  »

DE LA LITTÉRATURE À L’HISTOIRE DU CANADA

Henri Bourassa

Henri Bourassa

En 1909, il retrouve Valleyfield et son collège. Avec enthousiasme, il reprend son enseignement et surtout ses directions spirituelles. C’est par souci de stimuler ses jeunes gens qu’il est amené à leur donner l’exemple de leurs ancêtres. Il voudrait donc leur enseigner l’histoire du Canada qui ne figure pas alors au programme et dont il n’existe aucun manuel. Qu’importe, il en compose un qui se recopie rapidement et se répand dans un petit cercle. Dans les mêmes années, il rédige de plus en plus souvent des articles que des journaux nationalistes publient, ce qui lui vaut, un beau jour de 1913, d’être présenté à Henri Bourassa. Le héros nationaliste l’encourage vivement à continuer son travail d’historien.

Or, à la même époque, sa situation au collège devient de plus en plus délicate. Si son succès auprès des élèves est indéniable, le corps professoral est rétif à ses méthodes et voit d’un mauvais œil cette turbulente jeunesse se passionner de plus en plus de politique au nom de la religion. Une cabale se monte contre lui qui achève de le discréditer aux yeux de Mgr Émard. Incertain du sort qui l’attend, il entreprend des démarches canoniques pour obtenir justice tandis que des amis ecclésiastiques, convaincus de ses talents, persuadent Mgr Bruchési de l’incardiner dans le diocèse de Montréal et de lui confier l’enseignement de l’histoire à l’Université. Son premier cours public en novembre 1915 est un grand succès orchestré par Le Devoir d’Henri Bourassa  : 1 200 auditeurs, au premier rang desquels l’archevêque.

À Montréal, l’abbé Groulx prend pension au presbytère de la paroisse du Saint-Enfant-Jésus, lieu de réunion hebdomadaire de l’élite nationaliste autour du curé Perrier et de son illustre paroissien, Henri Bourassa. Le jeune abbé est très à l’aise dans ce milieu bourgeois et s’y acquiert des amitiés indéfectibles. Là s’affermit sa réputation de doctrinaire d’un nationalisme qui se veut catholique, mais nous allons montrer qu’il n’en est pas moins en rupture avec le nationalisme canadien français du 19esiècle, celui de Mgr Bourget, comme avec l’enseignement de saint Pie X.

UN NATIONALISTE SANS RACINE

En 1917, la campagne contre la conscription menée par Le Devoir prend toute son ampleur. Groulx y acquiesce sans difficulté, préférant le pacifisme du Pape Benoît XV à l’attitude des évêques canadiens «  plus attardés qu’il ne faut au vieux loyalisme   ». Ce vieux loyalisme que Pie X approuvait, n’est pourtant que la soumission au pouvoir établi, attitude on ne peut plus conforme à la morale catholique  !

Plus troublant encore, l’abbé Groulx choisit les événements de 1837-1838 comme sujet de son cours d’histoire en 1916-1917. Lisons ses Mémoires  : «   Pour nos maîtres, les “ Patriotes de ’37 ” entraient dans la catégorie de ces révoltés ou réprouvés dont des jeunes gens de bonne compagnie devaient refuser la fréquentation. (…) Nul parti pris en cette attitude de nos maîtres. Ils cédaient tout bonnement à une vieille tradition de méfiance, d’autant qu’ils ignoraient cette période de l’histoire canadienne comme à peu près tout le reste   ». On reste suffoqué de lire ces mots sous la plume de Groulx qui semble oublier que les Patriotes ont été excommuniés par NN.SS. Lartigue et Bourget  ! Ignorants de l’histoire, eux qui la vivaient et tranchaient de ces questions par application de la morale catholique la plus exacte  ?

«   J’avais été choqué par la partialité des ouvrages écrits sur ces événements, partialité sommaire, dogmatique. (…) Pour les historiographes, de 1760 à 1840, le mal au Canada français n’aurait été que politique (…). À cela ajoutons le loyalisme désuet, mais ardent et d’autant plus ardent que naïf, professé à l’égal d’une foi religieuse par quatre à cinq générations de Canadiens français envers la Couronne britannique.   » Ce persiflage est bien une citation du Chanoine Groulx, «   à l’époque où son conservatisme atteint son sommet   » comme dit Trépanier  ! Son cours présente donc les Patriotes «   comme un simple épisode, une péripétie plus violente dans le long drame politique amorcé au lendemain de 1760, resurgi en 1774, puis surtout après 1791, drame d’un peuple en quête de sa liberté contre les visées et les entreprises du conquérant   ».

Groulx vient de placer son œuvre sur ses rails, elle ne les quittera plus  : la destinée de son petit peuple est la reconquête de sa liberté. Alors que pour nous, disciples de l’abbé de Nantes et par lui de saint Pie X, la destinée du Canada français n’est pas changée par la conquête  ; son histoire reste une histoire sainte dont l’enjeu est la conversion du continent, elle se continue et aboutira alors même que Satan semblera l’emporter contre l’Église.

Le succès de l’abbé Groulx est certain. Il est bien vite élu à la Société Royale, il devient une notabilité. C’est une ascension dont il a bien des raisons d’être fier  ; cependant nous ne pouvons pas ne pas souligner l’aspect «  mondain  » de sa vie qui, sans affecter la rectitude morale toujours digne de son sacerdoce, amollit singulièrement son combat et bientôt sa doctrine. Ses mémoires fourmillent d’exemples, nous n’en donnerons qu’un, remarquable il est vrai  : il s’agit de son appréciation du chef libéral, Wilfrid Laurier, à l’époque chef de l’opposition. Pour un nationaliste canadien français, catholique, il ne devrait pas y avoir de pire adversaire que le vieux chef libéral dont la politique, méprisant les demandes des évêques francophones, a provoqué la disparition des écoles séparées du Manitoba et a compromis pour longtemps le respect loyal du Pacte fédératif. Or l’abbé Groulx le rencontre à Ottawa à l’occasion d’une conférence en faveur des Franco-ontariens opposés au règlement 17. Laurier a la bonté de l’inviter à son domicile pour un dîner privé au cours duquel il l’écoute longuement, laisse percer quelques regrets et lui confie qu’il dit sa prière avec sa femme chaque soir  !

«  L’impression qu’il me laisse, ce jour-là, impression que je garderai de lui et que plus tard mes études sur les Écoles des minorités ne feront que raffermir (  !) sera celle d’un grand honnête homme en son fond de caractère, mais homme politique enclin à organiser ses vues, sa façon de penser selon les exigences et la philosophie d’un parti. – Et tant pis si ce parti est celui de la Franc-maçonnerie  ! – Un honnête homme, reprendrai-je, à qui tout acte de violence répugne. Entre les races et les croyances, sans doute, Laurier eût-il souhaité, du plus profond de soi-même, la bonne entente mutuelle. (…) Il y avait, je crois, du Gandhi et du Nehru en Laurier.   » Quelle absolution pour Laurier, mais quel aveuglement chez Groulx  !

Toujours est-il qu’à la veille de 1920, il s’active beaucoup. En plus de ses cours à l’université et de ses recherches historiques, il voyage aux États-Unis, s’intéresse à la question des Franco-américains, organise aussi des «  pèlerinages historiques  » sur les traces de Dollard des Ormeaux ou sur le lieu de la bataille de Carillon, enfin il se lance en littérature en écrivant Les Rapaillages.

Il est dans la force de l’âge, c’est un bon prêtre persuadé que la restauration du Canada français est une chose assurée dans le cadre des institutions démocratiques britanniques, moyennant la volonté des Canadiens français qu’une jeunesse enthousiaste entraînera nécessairement.

III. À L’ACTION FRANÇAISE DE MONTRÉAL (1920-1928)

En 1920, l’abbé Lionel Groulx, collabore déjà depuis quelques mois à L’Action française de Montréal, la petite revue de la Ligue des droits du français. Ses articles expliquent que la sauvegarde de la langue ne peut s’envisager qu’au sein d’une politique plus vaste de défense de la nation. La fermeté de ses propos ne peut que plaire aux ardents nationalistes du conseil d’administration de la Ligue qui décident de lui proposer sa direction et celle de la revue. Ils le connaissaient bien pour le rencontrer régulièrement chez le curé Perrier au presbytère du Saint-Enfant-Jésus, et ils l’estiment capable de transformer leur Ligue en mouvement nationaliste d’envergure. Plusieurs parmi eux rêvent certainement d’un mouvement comparable à L’Action française, le mouvement nationaliste et monarchiste français de Charles Maurras dont ils sont des lecteurs assidus.

UNE DIRECTION INTELLECTUELLE POUR LA NATION CANADIENNE FRANÇAISE

Ils se chargent d’obtenir l’assentiment de l’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, qui ordonne à l’abbé Groulx d’accepter  : «  Je crois opportun qu’en ces entreprises d’action intellectuelle, de mes prêtres se mêlent aux laïcs.  » Remarquons tout de suite que cette action nationale, voire nationaliste, sera intellectuelle et non pas politique. Ainsi le comprend Mgr Bruchési, ainsi le conçoit l’abbé Groulx qui précise dans ses Mémoires, après avoir relu un de ses premiers articles  : «  Je crois y découvrir ce qui fera les soubassements de ma pensée, de ce qu’on appellera parfois ma «  doctrine  »  : urgence d’une direction intellectuelle à l’usage de notre peuple  ; urgence par delà et au-dessus de nos divisions, d’un tri et de l’affirmation de quelques idées essentielles, j’entends deux ou trois idées autour desquelles, disait Brunetière, se groupe une collectivité humaine et qui sont, en même temps, le signe infaillible où se reconnaît une nation.  »

Si l’abbé Groulx déplore la division des Canadiens français, il n’envisage donc pas d’y remédier par une réforme des institutions politiques  ; une stricte action de formation intellectuelle hors de toute lutte partisane, visant à renforcer le sentiment national du peuple, lui paraît suffisante. Remarquons aussi qu’il parle de «  direction intellectuelle à l’usage du peuple  »; or ce fut pendant tout le XIXe siècle, une tâche à laquelle la hiérarchie catholique s’appliqua. C’est le ralliement imposé par Léon XIII, et dont Mgr Bruchési est un chaud partisan, qui priva le Canada français de cette forte, bienfaisante et pacifique direction spirituelle, intellectuelle et temporelle qui sut toujours éviter l’excès du cléricalisme. L’abbé Groulx, avec raison, regrette souvent l’absence d’une direction de la Nation canadienne-française, mais il n’en indique jamais la cause et en fait à tort un phénomène constant de notre histoire. Cette double erreur d’une action nationaliste privée d’action politique et conçue comme un phénomène nouveau sans antécédent, peut se comprendre et se pardonner au commencement de la carrière d’un homme certes intelligent mais insuffisamment formé. Toutefois, comment expliquer sa persistance  ?

L’ABBÉ GROULX NE SERA PAS MAURRASSIEN

Charles Maurras

Charles Maurras

En 1921, l’abbé Groulx s’embarque pour un séjour de plusieurs mois en France. Il arrive dans un Paris où la vie politique de l’après-guerre est dominée par le mouvement d’Action Française dont l’excellence des analyses politiques, le patriotisme et l’honnêteté convainquent chaque jour davantage l’élite française de la malfaisance de la République. L’abbé Groulx ne peut plus, comme treize ans auparavant lors de son premier séjour en Europe, échapper à l’influence maurrassienne. Lisons ce qu’il en dit dans ses Mémoires.

«   À l’Hôtel Jean-Bart, j’ai, pour compagnon de pension l’abbé Chaussé (…), c’est un passionné de l’Action française  ; il s’est presque donné des convictions royalistes. Sur ce point, je ne partage point ses enthousiasmes. En méfiance contre toutes les formes de colonialisme, je n’estime point le colonialisme politique même français plus acceptable que le colonialisme intellectuel. Le mouvement royaliste m’intéresse néanmoins par son extraordinaire allant, la valeur intellectuelle de ses chefs, l’effort d’assainissement tenté par lui. L’embryon d’université organisé par les royalistes maurrassiens possède ses locaux à une petite distance de l’Hôtel Jean-Bart, sur la rue Saint-André-des-Arts. Le soir, l’abbé Chaussé et moi, et parfois quelques Canadiens de passage à Paris, nous ne manquons pas d’aller entendre quelques professeurs de la jeune institution. J’assiste à une conférence de Maurras; il y explique sa conception de la liberté d’enseignement et l’application qu’en feraient les royalistes, le pouvoir conquis. L’homme est de taille moyenne, un peu courbé, barbu, déjà fort grisonnant, les pommettes rosées. La voix, une voix de sourd, n’a guère de résonances agréables. Du reste, Maurras ne s’entend pas soi-même  ; pour lui transmettre questions et objections, Maurice Pujo, qui se tient près du maître, lui parle littéralement dans le nez. Maurras, professeur, ne m’a pas ébloui. Il n’a jamais été pour moi, au surplus et quoi qu’on ait dit, ni l’un de mes dieux littéraires, ni un maître de ma pensée. Je l’ai lu, je ne l’ai pas beaucoup lu. Je n’ai jamais trouvé que fût si impeccable ce qu’on appelait son impeccable clarté. Et par ce qu’elle contenait d’imprécis et de confus, sa doctrine politique ne m’a jamais conquis. J’aimais le lire toutefois dans son journal qui me paraissait alors le plus vivant de la presse parisienne, charriant le moins de sottises.   »

Le passage s’achève par un éloge de Marius André, Pierre Gaxotte et Henri Massis. On reste pantois de ce jugement bref autant que définitif, sans justification, ce qui n’est pas dans les habitudes du chanoine. Est-ce par volonté de ne pas s’inféoder à un maître, a fortiori étranger  ? Est-ce incapacité intellectuelle à transposer les leçons maurrassiennes valables pour la vie nationale française à la situation canadienne  ? Est-ce volonté de se démarquer de l’influence d’un homme condamné par Pie XI et fallacieusement étiqueté fasciste et collaborateur des nazis depuis la Libération  ? Un fait demeure cependant, incontestable comme nous allons le montrer  : si Groulx a su tirer parfois profit des analyses maurrassiennes, il en a négligé des acquis essentiels  : la critique du système électoral et la démonstration de l’incompatibilité de la démocratie avec le nationalisme surtout catholique. Sa vision intellectuelle des conditions du redressement de la nation canadienne française ainsi faussée, le chanoine préparera la mutation du Canada français catholique en un Québec pluriculturel et laïque, comme un aveugle qui conduit d’autres aveugles…

RECONSTITUER LA PLÉNITUDE DE NOTRE VIE FRANÇAISE

Directeur de l’Action française, Groulx s’attache donc à donner une doctrine au nationalisme canadien-français réveillé au début du siècle par l’action politique d’Henri Bourassa. Avec acuité, il discerne très bien que «   le système politique de notre pays, tel qu’en voie de s’appliquer, ne conduit pas à l’unité, mais tout droit à l’uniformité  »; son analyse est alors très maurrassienne. Cependant il impute la déviance, non pas à la logique du système, mais aux hommes qui le dirigent. De même, la cause de la division partisane des Canadiens français – «   En politique, leur nationalité c’est un parti   » – à laquelle il se heurte sans cesse est imputable pour lui non pas à une conséquence intrinsèque de la démocratie mais à l’extinction de la conscience nationale. Il considère comme sa mission de la redonner au peuple, et c’est pourquoi il élabore une doctrine de vie à l’usage de son petit peuple.

«   Nous voulons reconstituer la plénitude de notre vie française. Nous voulons retrouver et ressaisir, dans son intégrité, le type ethnique qu’avait laissé ici la France et qu’avaient modelé cent cinquante ans d’histoire. Nous voulons refaire l’inventaire des forces morales et sociales qui, en lui, se préparaient alors à l’épanouissement. Ce type, nous voulons l’émonder de ses végétations étrangères, développer en lui, avec intensité, la culture originelle, lui rattacher les vertus nouvelles qu’il a acquises depuis la conquête, le maintenir surtout en contact intime avec les sources vives de son passé, pour ensuite le laisser aller de sa vie personnelle et régulière. Et c’est ce type français rigoureusement caractérisé, dépendant d’une histoire et d’une géographie, ayant ses hérédités ethniques et psychologiques, c’est ce type que nous voulons continuer, sur lequel nous appuyons l’espérance de notre avenir, parce qu’un peuple, comme tout être qui grandit, ne peut développer que ce qui est en soi, que les puissances dont il a le germe vivant.   »

Admirable  ? – À la manière des textes conciliaires qui prônent le retour à l’Évangile… Notre Père nous a en effet habitués à nous méfier de ces appels à la pureté originelle, à l’histoire ancienne et cela au mépris de l’histoire immédiate néantisée  ; en fait, ils cachent souvent la substitution d’une conception personnelle à la réalité. Au nom de l’Évangile, on inventa l’Église de Vatican II, au nom de la plénitude de notre vie française retrouvée par son savoir d’historien, l’abbé Groulx est en train d’inventer le Québec, par delà l’œuvre des ultramontains  ! Nous le verrons pleurer sur la déchristianisation du Canada comme Paul VI pleura sur les fumées de Satan envahissant l’Église, mais ce sera trop tard et inopérant.

Continuons notre citation  : «  L’important dans la vie d’une petite nation «  affaiblie par des emprunts malsains  », c’était de se fortifier par le dedans. D’où l’indication des sources où puiser «  les forces de réparation et de nutrition  ». Ces sources, je les ramène à deux  : celle qui coule à Rome… celle de France, d’où nous est venue toute notre vie naturelle.  » Remarquez comme ces sources ressemblent singulièrement à des vitrines de musée ou à des rayons de bibliothèques au milieu desquels l’historien est libre de son choix  :

«   La première nous donnera des maîtres de vérité, ceux qui fournissent des règles aux esprits, qui font briller de haut les principes sans lesquels il n’est point de ferme direction, point de fondements sociaux intangibles, point d’ordre permanent, point de peuple assuré de sa fin. Dans l’ordre naturel, la culture de France, l’éducatrice immortelle de nos pensées achèvera le perfectionnement de nos esprits. Et quand nous parlons de culture française, nous l’entendons, non pas au sens restreint de culture littéraire, mais au sens large et élevé où l’esprit français nous apparaît comme un maître incomparable de clarté, d’ordre et de finesse, le créateur de la civilisation la plus saine et la plus humaine, la plus haute expression de la santé intellectuelle et de l’équilibre mental. Et nous entendons également non pas une initiation qui tourne au dilettantisme ou au déracinement, mais une culture qui serve sans asservir, qui sauvegarde nos attitudes traditionnelles devant la vérité, qui, devenue une force réelle et bienfaisante, permette à notre élite prochaine de s’appliquer plus vigoureusement à la solution de nos problèmes, au service de sa race, de son pays et de sa foi.   » Groulx souligne dans ses Mémoires  : «   On l’observera  : cet appui sur la culture de France entendait se défendre de toute inclination au colonialisme culturel. Ce serait un appui  ; ce ne serait pas une tutelle.   »

QU’EST-CE QUI FAIT LA NATION  ?

Pour mieux comprendre encore la déviation du nationalisme de Groulx, conçu comme l’affirmation de l’être d’un peuple sous la direction de son élite intellectuelle, comparons avec nos 150 Points. Lisons le Point 55  : «   Les nations européennes sont le résultat, fortuit mais admirable, d’un lent mûrissement d’unité spirituelle et temporelle, en partie innée, en partie volontaire, spontanée et organisée, de sentiment et de raison, œuvre de nécessité mais aussi de puissance, sous l’influence de l’Église leur créant une âme commune, et sous l’autorité d’un pouvoir politique constant et heureux.   »

Comparons maintenant avec ce texte de Groulx résumant une conférence de 1925  : «   D’où vient, à une nation, me suis-je demandé, son principe vital  ? Point de la discipline religieuse, pour importante qu’en soit la fonction  ; point non plus de l’État, ni de quelque sourd instinct, ni de certaines énergies morales des institutions mais bien plutôt de ce que j’appelle «   un idéal organisateur   », entendons les raisons de vivre d’un groupe humain  : foi en son être, foi en sa civilisation. Idéal, principe de vie, dont les Canadiens auraient pris conscience après 1760. Mais cet idéal, en quelle formule le définir  ?  »

Pour Groulx, ce qui est premier ce n’est donc pas ce qui a fait la nation, c’est l’être même de cette nation née du néant probablement, révélé soudainement à l’occasion d’une crise, ici la Conquête. Cette nation se meurt de consomption, elle a pourtant droit à l’existence malgré ses ennemis de l’extérieur. La fonction de l’historien est perpétuellement de redonner vie à la nation en lui révélant les raisons de sa foi en elle-même. Excusons l’abbé Groulx  : en fait, il ne réfléchit que sur ce qu’il connaît bien  : la situation du Canada français au début de ce siècle. Il est vrai qu’alors la nation française au Canada est languissante puisque la discipline religieuse, cause première du redressement national au siècle précédent, n’agit plus pour cause de ralliement, et que l’État démocratique divise la nation. En outre, la méfiance de l’historien montréalais contre toute forme de colonialisme l’oblige à considérer la filiation du Canada français avec la France comme un lien désormais rompu. L’Église catholique et l’ordre politique né du sacre de Reims n’étant pas reconnus comme le fondement du Canada français, l’abbé Groulx tout en faisant des cours d’histoire exaltant la vie catholique des ancêtres venus de France, a donné aux Canadiens français la théorie d’un nationalisme revendicateur et laïque. Il est le père intellectuel du Québec moderne  !

VERS L’INDÉPENDANTISME

D’autant plus que c’est lui aussi qui va donner à l’idée d’indépendance une première crédibilité. Chaque année, la revue, à l’imitation de son homonyme français, lançait de grandes enquêtes. La première, en 1922, étudie «  notre avenir politique  » au sein de la Confédération. L’étude présente l’évolution passée du pays, son état actuel et projette les mêmes tendances dans l’avenir. Laissons pour le moment la critique de ce raisonnement qui suppose à tort les causes du phénomène inévitables et irréversibles, et citons la conclusion de Groulx  :

«  La Confédération canadienne paraît s’en aller inévitablement vers la rupture. L’issue paraît certaine aux esprits les plus clairvoyants  ; la date seule de l’échéance reste encore dans l’inconnu. (…) Et, puisque les pronostics les moins contestables nous avertissent qu’un avenir nouveau s’en vient, c’est notre devoir de le préparer. (…) Nous ne disons pas non plus qu’un État français indépendant est possible dans l’état actuel de l’Amérique du Nord. Mais nous prétendons que la géographie politique de notre continent est rien moins que fixée en des lignes éternelles. D’ici un siècle, des changements, des bouleversements sont même probables qui feront que l’avènement d’un État français aussi vaste que beaucoup d’autres n’aura rien d’illusoire.   »

Faute d’analyser correctement les conséquences du système électoral sur l’évolution de la Confédération, ne pensant pas à tenir compte du poids politique des catholiques unis derrière leurs évêques, puisqu’il ne connaît d’épiscopat que rallié, Groulx peut bien affirmer dans ses Mémoires  : «   L’indépendance du Québec me paraît inscrite dans sa géographie et son histoire.   » Cette pensée est désormais entrée dans l’esprit de nos intellectuels nationalistes.

Elle leur paraîtra d’autant plus vraie que l’abbé Groulx et ses amis s’attacheront à l’apparenter, pour éviter les foudres de Pie XI, au nationalisme des pays colonisés, le seul que le Pape bénisse et encourage. Le Canada français n’a-t-il pas été conquis par les Anglais  ? Trente ans plus tard, René Lévesque qui aura fait de la décolonisation un thème important de ses émissions télévisées à Radio-Canada, tirera largement profit du parallèle entre le Québec et les États africains.

UNE PROPAGANDE NATIONALISTE

L'abbé GroulxLa publication régulière de la revue n’est pas l’unique activité de L’Action française que dirige l’abbé Groulx qui par ailleurs continue toujours ses cours à l’université et ses travaux de recherche. Elle publie également un almanach et un calendrier très populaires. Elle ouvre une librairie qui se transforme bientôt en maison d’édition. Elle organise les pèlerinages historiques  ; «  Nous y apprendrons à ne plus nous laisser traiter en ce pays comme une race inférieure. Nous cesserons de penser comme un peuple de vaincus.   » À l’initiative de Groulx, elle répand le culte de Dollard des Ormeaux, le héros de Ville-Marie dont le sacrifice et celui de ses camarades sauvèrent la Nouvelle-France en mai 1660. Des tournées de conférences sont organisées dans la Province et jusqu’au Manitoba.

Cependant, le mouvement qui devait rallier derrière lui l’ensemble du Canada français maintenant éclairé par sa direction intellectuelle, ne tarde pas à plafonner. Les milieux politiques partisans s’agitent  : «  Au Canada, la politique est l’opium du peuple. Rien n’effraie tant ces politiciens en place, de quelque parti qu’ils soient, que le moindre sursaut nationaliste.   » Et rien n’effraie tant un épiscopat rallié que l’effroi des politiciens en place… En 1926, la condamnation de l’Action française de Charles Maurras par Pie XI est pain bénit pour les adversaires de l’abbé Groulx. Sous le coup, les dirigeants de l’Action française de Montréal ne pensent pas un instant à critiquer la décision pontificale. Au témoignage d’Esdras Minville, «   ils cherchent à déterminer à partir de quel moment une action nationale qui vise à renforcer les structures et la consistance d’un groupe national donné, risque d’entrer en conflit avec les exigences supérieures de la conception chrétienne de l’ordre social et politique enseignée par Pie XI.  » Ils acceptent sans sourciller les calomnies contre les monarchistes français, pour pouvoir proclamer hautement qu’aucune idée de conquête, de violation des droits des autres ne ternit le nationalisme canadien-français, exempt donc de condamnation.

Il n’empêche qu’en ces années 1926-27, qui sont des années de prospérité avant la crise de 29, la jeunesse ne se mobilise plus. C’est un coup terrible pour l’abbé Groulx puisque la réforme des institutions n’étant pas à ses yeux une nécessité du salut national, celui-ci dépend uniquement de la mobilisation de la nation elle-même en un sursaut que l’élite intellectuelle provoque mais que seule la jeunesse peut entraîner. Pour comble de malheur, l’Action française connaît au même moment une grave crise interne sur fond d’escroquerie.

Fatigué, pour ne pas dire épuisé, l’abbé Groulx démissionne en 1928 avec l’intention de se consacrer uniquement à la recherche et à l’enseignement universitaire. La retraite dure peu, la crise de 1929 provoque une nouvelle réaction nationale, la jeunesse se tourne de nouveau vers celui qu’on appelle de plus en plus couramment le maître. Dans la quatrième partie, nous étudierons ses prises de position tout au long des quarante ans qu’il lui reste à vivre jusqu’à sa mort en 1968, ayant assisté en toute lucidité à la Révolution tranquille et à la révolution conciliaire.

UNE CONVERSION EMPÊCHÉE

Concluons maintenant en citant la péroraison de son discours pour son vingt-cinquième anniversaire de sacerdoce. Il y tire en quelque sorte les leçons de l’échec de l’Action française. «  S’il y a quelque chose que les années ont fortifié en moi, c’est ma foi en l’Église et en son rôle social. L’étude de la doctrine et de l’histoire m’ont appris entre autres choses que, pour les peuples, il ne saurait exister de solide et durable équilibre en dehors des lois d’une politique chrétienne, ni de plus haute forme de civilisation que le catholicisme. Et si je me persuade que, pour un prêtre qui vieillit, il n’existe qu’un seul chagrin vraiment inconsolable, celui de n’avoir pas fait tout son devoir de prêtre, de ne s’être pas consumé, pour Dieu et son Église, jusqu’au dernier spasme, comme les flammes des sanctuaires, de même faut-il croire qu’il ne peut exister pour l’homme public et pour l’apôtre laïc, qu’une erreur, une seule erreur irréparable, celle de n’avoir pas accordé son action aux règles de sa foi, d’avoir écarté de son labeur et de son chemin, la collaboration de cette suprême ouvrière du salut national qu’est l’Église de Jésus-Christ.  » Magnifique  ! Alors, il a enfin compris  ? Malheureusement non, ou pas totalement. Relisez bien le texte, un mot n’est pas à sa place  : le catholicisme n’est pas une civilisation, c’est une religion  ; l’incarnation de cette religion, la civilisation catholique, c’est la chrétienté.

Saint Pie X nous en a avertis  : «  L’Église qui n’a jamais trahi le bonheur du peuple par des alliances compromettantes, n’a pas à se dégager du passé et il suffit de reprendre, avec le concours des vrais ouvriers de la restauration sociale, les organismes brisés par la Révolution et les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l’évolution matérielle de la société contemporaine  : car les vrais amis du peuple ne sont pas révolutionnaires ni novateurs, mais traditionalistes.  » Si l’abbé Groulx avait employé le mot de chrétienté et surtout s’était véritablement enthousiasmé pour cette civilisation, c’en était fini de son aveuglement sur la démocratie et le ralliement  ; il aurait résisté à la débâcle qui se préparait. Malheureusement, ce ne fut pas le cas et lorsque les papes feront l’éloge de la démocratie, des droits de l’Homme présentés comme la quintessence de l’Évangile donc du catholicisme, ou encore du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc…, il ne pourra pas comprendre que la suprême ouvrière du salut national soit responsable de l’étouffement du nationalisme catholique.

On comprend à cela combien la doctrine de Contre-Réforme Catholique et de Contre-Révolution enseignée par notre Père est indispensable au réveil des nations catholiques d’Europe comme d’Amérique.

IV. LE MAÎTRE SPIRITUEL DE LA NATION (1930-1968)

L’échec de l’Action française, impuissante à entretenir un courant nationaliste conquérant dans la Province de Québec, n’a pas atteint chez l’abbé Groulx sa conviction de la nécessité d’un sursaut nationaliste dans son petit peuple. Il perçoit même davantage le rôle indispensable que l’Église devrait jouer dans la réaction nationale à venir des Canadiens-français. Cependant il ne comprend pas que c’est l’action heureusement concertée de l’Église et d’un État politique stable qui fait la nation, car à ses yeux une nation n’est tout simplement que la naturelle expression politique de la fierté d’un peuple, d’autant plus légitime que le peuple est catholique. Ainsi, en voyage au Manitoba en 1928, explique-t-il la survivance de la communauté franco-manitobaine par «   un certain sens de la dignité de l’homme et des droits du citoyen à qui il suffit d’être soi-même et de sa culture pour se sentir l’égal de qui que ce soit et de ne demander à personne la permission de rester ce qu’on est  ».

Dix ans d’Action française ne l’ont pas rendu davantage maurrassien, antidémocrate. Au cours du même séjour au Manitoba, il rencontre d’anciens hommes politiques responsables de la suppression des écoles francophones et catholiques en 1896, qui reconnaissent leur erreur  : «  Comme quoi, commente Groulx, les politiciens, sortis de la politique et débarrassés des visières partisanes, ont de singulières réactions. Et comme quoi, au fond de tout Canadien français normal et moindrement intelligent, sommeille un nationaliste qui s’ignore.  » Alors, il faut se débarrasser des partis  ? Non  ! Susciter un puissant sentiment national suffirait, s’imagine-t-il, pour que les politiciens préfèrent l’intérêt national à l’intérêt du parti.

Revenant au Canada en 1932 après un séjour de quelques mois en France à titre de professeur invité à la Sorbonne – il y connaît un indubitable succès mondain – il retrouve un pays sous le coup de la crise économique qui frappe tout le Canada, mais plus durement encore la province de Québec, et provoque ce sursaut nationaliste qu’il appelait de ses vœux depuis des années. Il n’est plus directeur de l’Action française, devenue depuis peu l’Action nationale, mais sa renommée n’en est pas moins établie  : les hommes politiques englués dans les luttes partisanes sont déconsidérés, Le Devoir d’Henri Bourrassa a perdu de son influence nationaliste par soumission aux directives de Pie XI  ; comme personnage public d’envergure, il ne reste pratiquement plus que… l’abbé Groulx  ! Commence donc pour lui une nouvelle période d’intense activité comme conférencier  ; il la mène de front avec ses recherches historiques et la publication de plusieurs ouvrages d’histoire et même d’un roman, Au Cap Blomidon, qui, lui, n’a pas trop vieilli. Les Mémoires s’attardent à retracer cette succession d’interventions, nous n’en retiendrons que deux, celles qui eurent, à l’époque, le plus de retentissement.

POUR UNE MYSTIQUE NATIONALE

L'abbé GroulxLe 9 février 1935, invité du Jeune Barreau de Québec, il expose le droit à l’existence du Canada-français. Suivons le plan de sa conférence, recopié dans les Mémoires, en le commentant. La première partie est consacrée à «  Nos droits  : 1° Le dilemme posé aux ancêtres par la Conquête anglaise  : être ou ne pas être.  » C’est déjà singulièrement trahir la vérité historique. Si dilemme il y eut pour nos ancêtres une fois la victoire anglaise acquise, ce fut  : ou regagner la mère patrie pour rester sous l’autorité du Roi de France, ou rester au pays passé légitimement – bien qu’à grand regret  ! – sous l’autorité de la Couronne anglaise. «  2° Option choisie  : être. Option qui aboutit à l’Acte de Québec, à la Constitution de 1791  : reconnaissance du droit de vivre par la plus haute autorité de l’Empire britannique.  » Corrigeons  ; option choisie  : rester catholiques, donc soumis au pouvoir légitimement établi comme le veut la morale catholique. C’est en considération de cette loyauté envers la Couronne britannique que les Anglais nous reconnurent nos droits coutumiers français et le libre exercice de la religion catholique, tout au moins en principe, et finirent par nous octroyer le régime parlementaire, le nec plus ultra dessystèmes politiques pour un protestant. «   3° Un seul recul de cette politique  : l’Union des Canadas (1841). Recul effacé dès 1842 et en particulier sous lord Elgin en 1849.   » Cette fois-ci c’est exact, mais Groulx omet d’expliquer la cause du recul  : la rébellion des Patriotes, malgré la condamnation des évêques. «   4° Autre et éclatante confirmation du droit de vivre en 1867. Régime politique voulu, exigé par les Canadiens français. Signification d’un tel geste.   »De nouveau, gauchissement de la vérité historique  : la Confédération n’a pas été voulue par les seuls Canadiens français, et les “ Anglais ” avaient tout le loisir de refuser cette protection juridique à une minorité francophone et catholique que la stricte application de la loi démocratique de la majorité condamnait à l’assimilation.

Groulx conclut sa première partie  : «  Tels sont les fondements du nationalisme canadien-français. Nul n’est “ plus légitime, plus orthodoxe ”  ». Oui, vous pouvez relire  : les fondements de notre nationalisme canadien-français sont, selon l’abbé Groulx, les efforts des ancêtres pour résister à l’assimilation d’abord décrétée par le Conquérant de 1760  ! Un États-unien donnerait le même fondement au nationalisme Yankee, si ce n’est que là-bas les habits rouges ont été contraints de rembarquer  !

Quel dommage que l’abbé Groulx n’ait pas fondé son nationalisme sur l’Histoire sainte de cette colonie française, catholique, royale, communautaire  ! Il lui aurait donné alors un fondement imprescriptible comme il convient à une œuvre divine, et une raison d’être facile à maintenir au milieu des vicissitudes de la Conquête puis du développement de la puissance politique et économique anglo-protestante dans tout le continent.

L'abbé GroulxLa seconde partie de sa conférence, Nos devoirs, expose avec raison et conviction l’urgente nécessité d’un redressement national. Mais la troisième et dernière partie, Les réactions nécessaires, n’a pas fini de nous étonner. Après avoir établi que la survivance française n’était pas une chimère, il en vient à expliquer les conditions de son succès  : il faut unemystique nationale. «   Cette mystique, qui va l’organiser dans l’esprit de notre peuple  ? L’école, les classes dirigeantes (politiques, économistes, intellectuels). Tâche surtout de la jeunesse.  » Voilà donc la jeunesse investie d’un sacerdoce national au détriment de l’Église, malgré la leçon de notre histoire  : ce sont nos évêques qui ont assuré la survie du Canada français depuis les origines  ; on pense tout de suite à Mgr de Laval, à Mgr Briand et à Mgr Bourget, mais tous, ou peu s’en faut, seraient à nommer car, ne serait-ce qu’en gardant la foi et la pratique religieuse de leur peuple, ils ont maintenu par le fait même la véritable raison d’être de notre nation, sa vocation reçue à sa fondation. En occultant cette donnée fondamentale, l’abbé Groulx est, il faut bien le dire, le père du nationalisme laïque québécois.

“ NOTRE ÉTAT FRANÇAIS, NOUS L’AURONS ”

Sa conférence du 29 juin 1937, au retentissement plus grand encore que la précédente, le confirme. Moins structurés qu’en 1935, ses propos y atteignent une éloquence qui fit vibrer la foule qui remplissait à craquer le Colisée de Québec  ; citons-en les deux passages les plus célèbres. Le premier revendique l’égalité des droits entre les deux races pour le bien commun du Canada  :

«  Nous sommes ici deux races, deux cultures, destinées à vivre l’une à côté de l’autre, à collaborer au bien commun de notre province et de notre pays. Vous, Anglophones, êtes fiers de votre sang, de votre histoire, de votre civilisation  ; et, pour servir le plus efficacement possible ce pays, votre ambition est de vous développer dans le sens de vos innéités culturelles, d’être Anglais jusqu’aux moelles. C’est votre droit  ; et, ce droit, vous avez assez de fierté pour le prendre sans le mendier. Et, certes, ce n’est pas moi qui refuserai de vous donner raison. D’autre part, aussi fiers de notre sang, de notre passé, de notre culture que vous l’êtes des vôtres, nous prétendons que notre droit est égal au vôtre. Nous voulons, nous aussi, nous développer dans le sens de nos innéités culturelles, être Français jusqu’aux moelles  ; nous le voulons, ni pour des fins uniquement égoïstes, ni par orgueil racique, mais pour apporter, comme vous, à notre pays, la modeste contribution de nos forces spirituelles, persuadés, comme vous, toujours, que pareil idéal de vie et pareille volonté ne constituent envers quiconque ni une provocation ni un défi. Et honni soit qui mal y pense  ! (…) Le destin est élevé, dites-vous  ? Je vous réponds que les peuples catholiques, même les plus petits, ne sont point dispensés d’être grands.  »

Cependant, chez Groulx, la grandeur implique l’indépendance, aussi le discours prend-il une tournure qu’on interprétera comme un appel à l’indépendance, malgré les dénégations postérieures de l’orateur  :

«  Parce qu’il y a Dieu, parce qu’il y a notre histoire, parce qu’il y a la jeunesse, j’espère. J’espère avec tous les ancêtres qui ont espéré  ; j’espère avec tous les espérants d’aujourd’hui  ; j’espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, notre État français, nous l’aurons  ; nous l’aurons jeune, fort, rayonnant et beau, foyer spirituel, pôle dynamique pour toute l’Amérique française. Nous aurons aussi un pays français, un pays qui portera son âme dans son visage. Les snobs, les bonne-ententistes, les défaitistes peuvent nous crier, tant qu’ils voudront  : “ Vous êtes la dernière génération de Canadiens français  ! ” Je leur réponds avec toute la jeunesse  : “ Nous sommes la génération des vivants. Vous êtes la dernière génération des morts  ! ”  »

UNE IRRÉDUCTIBLE OPPOSITION À DUPLESSIS

Maurice Duplessis

Maurice Duplessis

Cette explosion nationaliste n’indigne pas que les Canadiens anglophones, elle heurte de plein front la politique de Maurice Duplessis, premier ministre de la Province depuis les élections de 1936. Les deux hommes ne se sont rencontrés qu’une fois lors d’un repas organisé par un ami commun pour tenter de les rapprocher. L’abbé Groulx ne pardonne pas à Duplessis son détournement, au profit de l’Union Nationale, de l’Action Libérale Nationale dont il avait inspiré une partie du programme et qu’il avait soutenue. Pour Groulx, Duplessis n’est qu’un ambitieux, un célibataire égocentrique qui n’a guère la réputation d’un esprit grave, ni même sérieux, ni même cultivé. Comme les Mémoires le racontent, le repas se déroula fort mal  ; Conrad Black, dans sa biographie de Duplessis, résume ainsi l’incident  : «  L’abbé Groulx se lança dans un sermon pédagogique et ampoulé sur les exigences et les défis de la vie publique. Duplessis l’écouta sans broncher et quand il put enfin prendre la parole, il énuméra en détail tout ce qu’il avait fait à l’Assemblée et qui allait dans le sens indiqué par l’abbé Groulx. Il termina par une observation cinglante  : “ Monsieur l’abbé, vous êtes un grand historien, mais vous ne devez pas avoir le temps de suivre l’actualité ”.  »

En fait, l’opposition entre les deux hommes, deux nationalistes convaincus, est profonde. Duplessis a compris que la cause de l’échec politique des nationalistes canadiens français est dans leur souci de participer au gouvernement fédéral. Ou bien ils tiennent à leur programme nationaliste intégral et ils perdent leur ministère fédéral, ou bien ils atténuent leur programme et ils mécontentent leur électorat. Duplessis, lui, abandonne toute ambition fédérale pour constituer un bloc provincial le plus cohérent possible, que les anglophones seront bien obligés de chercher à satisfaire en partie puisqu’aucun parti anglophone ne peut se maintenir au pouvoir à Ottawa sans les voix de la Province de Québec  ! Tandis que les nationalistes canadiens français s’épuisaient en cherchant à plaire aux Conservateurs anglais sans déplaire à leurs électeurs, Duplessis voulait obliger les Libéraux et les Conservateurs anglais à courir après les voix du Québec pour prendre ou garder le pouvoir à Ottawa  ! Évidemment, cela supposait une bonne entente avec le Canada anglais à qui notre poids politique permettrait cependant de réclamer le strict respect du pacte fédéral. Cela supposait aussi le contrôle de la machine électorale dans la Province. Or l’abbé Groulx prétendait illusoire toute bonne entente avec les “ Anglais ” et sa rigueur morale s’indignait des procédés électoraux de son temps, incontournables pour Duplessis qui ne bénéficiait malheureusement pas d’un soutien plus marqué des intellectuels tels que Groulx et ses disciples. Ils étaient donc irréconciliables, mais l’avenir allait montrer la justesse de l’analyse de Duplessis et les fruits que le Canada français pouvait en retirer, même si l’abbé Groulx ne voulut jamais en convenir.

L’ÉCHEC DU BLOC POPULAIRE

L’abbé Groulx se réjouit donc de la défaite électorale de l’Union Nationale en 1940, sans comprendre qu’elle est provoquée pour éviter la situation impossible dans laquelle les nationalistes allaient se trouver à la suite du déclenchement de la guerre. Pour Duplessis, il est évident que le Canada sera forcé d’y participer et que le gouvernement fédéral, malgré ses promesses aux Canadiens français, décrétera un jour ou l’autre la conscription obligatoire. L’infériorité numérique de ceux-ci, les nécessités de la politique internationale et la détermination des anglophones rendent inévitable l’échec des politiciens francophones face au gouvernement de Mackenzie King. Duplessis préfère donc se faire battre aux élections avant, pour être réélu ensuite contre des adversaires libéraux déconsidérés.

L’abbé Groulx au contraire va soutenir la campagne anti-conscriptionniste, et aussi discrètement qu’ardemment le Bloc Populaire, parti nationaliste qui prend le contre-pied de la politique duplessiste en prétendant s’imposer au fédéral aussi bien qu’au provincial  ! C’est un échec retentissant. L’abbé Groulx, pour qui le sursaut nationaliste tient lieu d’analyse politique, est incapable d’en comprendre les causes  ; la maladie de Maxime Raymond, le chef du Bloc Populaire, et les querelles entre ses lieutenants expliquent tout à ses yeux.

Comme prévu, Duplessis triomphe en 1944, mais l’abbé Groulx n’en garde pas moins sa popularité.

Les vingt dernières années de sa vie sont davantage dominées par ses activités d’historien. Sa démission de l’Université lui permet de se consacrer à la publication de plusieurs ouvrages importants dont son Histoire du Canada français qui reprend le texte d’une série d’émissions radiophoniques. On lui doit aussi la fondation de l’Institut d’histoire de l’Amérique française et de sa revue qui sera et demeure un remarquable instrument pour les historiens.

La perte réelle de l’influence de Groulx ne se situe qu’au milieu des années cinquante sous l’effet d’un phénomène bien analysé par Guy Frégault. Au contact des États-Unis ou de la France “ libérée ”, où nos étudiants doivent encore aller achever leur cycle universitaire, le catholicisme traditionnel de la Belle Province et notre historien national paraissent soudainement à notre élite canadienne-française en formation singulièrement surannés et déclassés. Le chanoine Groulx cesse donc d’être un maître pour devenir un “ ancien ” certes toujours respecté, parfois encore honoré, mais peu écouté.

SI LA RÉVOLUTION TRANQUILLE AVAIT ÉTÉ CATHOLIQUE

L'abbé GroulxPourtant l’essentiel de sa pensée épouse l’évolution politique de l’après-Duplessis. Voici ce qu’il écrit à Raymond Barbeau le 4 janvier 1962  : «  Je demeure persuadé que, dans quarante, peut-être trente ou même vingt-cinq ans – l’histoire va si vite – l’indépendance deviendra l’inévitable solution. Le drame des Canadiens français relève du tragique  : pourrons-nous rester dans la Confédération sans y laisser notre vie  ? Personne, que je sache, (Duplessis est mort et enterré, il ne protestera pas) n’a encore répondu victorieusement à ce terrible point d’interrogation. Ce qui m’arrête et me conseille la prudence, c’est notre maigre préparation à la suprême échéance. Nous aurons toujours affaire à un peuple, à une masse parfaitement inerte, sans la moindre conscience nationale, sans le moindre esprit de solidarité. Et il en sera ainsi, à mon sens, aussi longtemps que les Canadiens français croupiront dans leur abjection économique. Quelle fierté espérer d’une population qui accepte comme naturelle la servilité, la domestication par l’étranger  ? Or, pour nous libérer des pieuvres qui nous tiennent, nous manquons de grands techniciens, de grands ingénieurs, de grands chefs et directeurs d’entreprises. Nous sommes en train de les préparer, mais il y faudra vingt ans pour les former. Sauf quelques exceptions, nous ne possédons point non plus, l’équipe de vrais politiques qui pourraient assumer les fonctions d’un État adulte, tenant bien en mains les ressorts de sa destinée.  » C’est du Jacques Parizeau des années 70  !

Cependant, il déplore l’affadissement de la foi de ses compatriotes. Ses interventions se font plus ouvertement catholiques, mais sans que la foi soit davantage qu’auparavant le fondement de son nationalisme  ; c’est simplement un élément essentiel de l’âme de ce peuple dont il voudrait réveiller la revendication nationale. Toutefois, il s’en prend avec plus de véhémence aux catholiques qui répudient le nationalisme, il leur explique fort bien que «  l’homme ne vit pas à l’état d’individu, sur une terre anonyme. Être social de par sa nature, il vit dans un milieu social et national, où, quoi qu’il fasse, son être, sa perfection sont fortement engagés. (…) Nier la patrie, le milieu national, ou simplement se comporter comme s’ils étaient choses indifférentes, négligeables, ce n’est pas seulement acte d’ignorance, vaine sottise  : c’est ravir à l’action de la grâce tout un ordre de valeurs morales, rejeter en dehors de la loi de l’Incarnation toute une tranche de l’humanité  : c’est prétendre sauver l’homme, sans, en même temps, sauver son milieu, abandonner ce milieu comme une proie, fatalement vouée à l’infection païenne.   »

Son jugement nuancé sur la Révolution tranquille ne nous étonnera pas  : «  Jamais n’avait-on vu un peuple se révulser, presque changer d’âme, aussi rapidement, sans bruit, sans trop s’en apercevoir. Tout n’est pas à dédaigner en ce brusque changement. Que j’aurais trouvé à me réjouir, par exemple, de cette ressaisie de notre destin, de cette prise de conscience nationale qui nous a éveillés enfin au sens de notre passé (  !  !  !), de notre avenir, de notre être ethnique et qui a préparé jusqu’à l’évolution pour ne pas dire la conversion de notre personnel politique (  !  !). Enfin, dans ces milieux et dans bien d’autres, l’on sent, l’on parle et même parfois l’on agit en canadien-français. De cette heureuse évolution l’on me tient en certains lieux responsable  ». Il regrette toutefois vivement l’absence d’une politique d’immigration francophone et surtout la réforme de l’éducation. L’évolution des mœurs le scandalise.

Quant à l’évolution de l’Église post-conciliaire, elle le laisse pantois  : «   Que penser de notre épiscopat “ muet ” – je ne suis pas le seul à le dire – plutôt pauvre en grandes personnalités, au surplus en triste déperdition d’influence, qui se décide à parler, fort bien du reste, à l’occasion du centenaire de la Confédération, mais qui n’a pu se mettre d’accord, selon toute apparence, pour défendre efficacement la confessionnalité scolaire, freiner la débâcle morale, et qui, sans protester, s’est laissé prendre ses séminaires ou collèges, seuls foyers de recrutement du clergé  ? (…) Nous descendons petit à petit, mais irrévocablement vers la médiocrité intellectuelle. En ce champ de l’esprit, nous ne marcherons plus de pair à pair avec les laïcs. Nous rachèterons-nous par la supériorité morale  ? Y aura-t-il plus de saints parmi nous  ? Je voudrais l’espérer.  »

POUR EN FINIR AVEC L’ABBÉ GROULX

Alors, l’abbé Groulx va-t-il reconnaître s’être trompé en se contentant d’une critique superficielle de la société laïque  ? Va-t-il regretter de s’être dispensé de réclamer la réforme des institutions et le réveil de l’influence de l’Église pour guider le nationalisme d’un peuple dont l’histoire est indubitablement sainte dans sa fondation et sa vocation  ? Lisons la conclusion des Mémoires, elle achèvera de nous montrer le simplisme des analyses de ce bon prêtre qui fut certes un historien méritant, mais un maître fort peu catholique pour le Canada-français  :

«   En toute justice néanmoins je dois l’avouer  : des signes, quelques signes semblent annoncer une nouvelle jeunesse. Ce n’est pas une aube qui se lève. On dirait quand même un souffle de printemps. Il semblerait que le spectacle des désordres juvéniles, de tant de jeunes vies manquées, tant d’échecs dans les études et les examens, tant de petites filles déflorées, à jamais perdues, font réfléchir ceux qui restent capables de réflexion. Non, non, la vie n’est pas là. On reprend goût au travail. Nous en avons eu la preuve, chez nous à l’Institut d’histoire  : des étudiants qui sont venus chercher notre Revue, qui se sont organisés en section de notre Institut, qui nous offrent leurs services pour un inventaire de nos archives. Combien d’autres qui préparent sérieusement des thèses. Une religieuse de Hull me recommande la visite d’un jeune étudiant (…). Et voici en quels termes pompeux, elle me le présente  : “ Cet étudiant paraît très sérieusement s’intéresser à notre histoire. Vous lui êtes apparu plus que jamais, cette année, dit-il, le père d’une immense tradition intellectuelle, un homme de grande sagesse ” à qui, ajoute-t-il, “ il voue un respect profond ”. – Rien que cela. Et voilà ce qu’on gagne à vieillir.  » Fin de l’ouvrage. Le chanoine Groulx s’éteignit doucement le 23 mai 1968.

Nous pensons avoir démontré qu’au contraire, il n’y aura de renaissance du Canada français qu’en rompant avec la tradition intellectuelle dont il serait le père, pour renouer avec la vraie sagesse, celle des ultramontains et de saint Pie X. Celle même que, au moment de la mort du chanoine Groulx, l’abbé de Nantes défendait devant le tribunal du Saint-Office sans que celui-ci puisse lui reprocher la moindre erreur dogmatique. Nous avons là notre maître et, munis de sa doctrine, nous attendons du Cœur Immaculé de Marie victorieuse les occasions providentielles du réveil de nos nations catholiques.

Extraits des RC nos 42 à 45, 1996-97

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