La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
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ESDRAS MINVILLE

Une doctrine nationaliste intégrale :
Minville à l’école de l’abbé de Nantes

Minville et l'abbé de Nantes

NOTRE étude précédente nous a permis d’admirer l’œuvre et la doctrine d’Esdras Minville. Cependant, nous avons constaté aussi que le personnalisme chrétien et la Doctrine sociale de l’Église avaient créé chez lui une contradiction interne qui l’avait empêché de contrer efficacement l’esprit individualiste qui envahissait la jeunesse canadienne-française au lendemain de la dernière guerre. On ne peut le lui reprocher  : n’étant ni philosophe, ni métaphysicien, ni théologien, il a humblement adopté ce qu’enseignaient les hommes d’Église de son temps.

L’abbé de Nantes, lui, a bâti sa doctrine nationaliste sur la foi catholique et sur sa métaphysique relationnelle. En démontrant que la personne se définissait par ses relations, il a supprimé l’antinomie entre la liberté de la personne et sa nécessaire soumission à l’ordre social. Il a donné ainsi un fondement métaphysique solide au nationalisme catholique, à l’encontre de tout individualisme, anglo-protestant ou pseudo-catholique. De plus, en démontrant que le nom générique de doctrine sociale de l’Église désigne en fait l’enseignement que Léon XIII et Pie XI élaborèrent à l’encontre des principes du bienheureux Pie IX et de saint Pie X, le théologien de la Contre-Réforme catholique a démystifié, à la suite de ces saints papes, le système démocratique. Non, la démocratie n’est pas une vérité d’Évangile et ni le summum de la civilisation chrétienne  !

En parcourant la doctrine catholique, royale et communautaire de la CRC, synthétisée dans les 150 Points, nous laissons notre lecteur juge  : Esdras Minville, dont l’honnêteté intellectuelle était proverbiale, n’aurait-il pas été heureux d’adhérer à ce catholicisme intégral, à cette sagesse catholique héritée de saint Pie X  ?

CATHOLIQUE

Il ne fait aucun doute, en effet, qu’Esdras Minville, lui-même ardent catholique pratiquant, aurait adhéré avec enthousiasme aux cinquante premiers Points, car l’abbé de Nantes y condense avec génie l’essentiel de la Révélation divine enseignée par l’Église. Peut-être même se serait-il reconnu dans le portrait que notre Père brosse dès le Point 1   : «  Le phalangiste reconnaît dans sa religion la valeur absolue de son existence  : La voie, la vérité, la vie. Rien ne peut surpasser, égaler, encore moins contredire en lui le mysticisme chrétien, ni la science, ni les arts, ni la puissance ou les honneurs, ni l’intérêt ou les plaisirs de ce monde. Tout manquement à ce principe est pour lui une erreur et une faute.   » Oui, tel était bien Esdras Minville, comme nous l’avons montré dans notre précédente étude.

Aussi, suivant l’exposé de l’abbé de Nantes, aurait-il sans difficulté considéré la gloire et la grâce du Père (2-8), puis la beauté et la bonté du Fils de Dieu (9-15); mais à la lecture du Point 11, contre l’humanisme post-chrétien, dont il n’aurait pu récuser la vérité, il aurait certainement perçu une première critique du personnalisme  : «  la grande tentation des chrétiens de ce temps (…) est celle du sécularisme. Cet humanisme, qui se dit volontiers post-chrétien, naturalise le surnaturel, pour réduire nos dogmes, nos sacrements, nos liturgies à une mythologie, à un trésor de symboles profondément et seulement humains, manifestant la valeur suprême des choses charnelles, terrestres, humaines. Puis, par un mouvement complémentaire, il surnaturalise le naturel, exaltant les réalités du monde présent jusqu’à en faire l’absolu, le divin de l’histoire humaine, rejetant totalement de nos horizons le Christ, Dieu descendu du Ciel, et son Église, notre mère qui nous reconduit sur ses traces vers ce Ciel où il est retourné.  »

Comment Minville n’aurait-il pas reconnu là le mouvement de pensée qui s’est emparé du Canada français après la dernière guerre mondiale  ?

«  Le phalangiste s’opposera héroïquement, car c’est un combat apocalyptique, à cette mystique charnelle, séculière, humaine, à ce culte de l’homme, idolâtrique, il luttera contre le laïcisme qui en est le moyen dissimulé, l’instrument le plus efficace. Il y opposera sonchristianisme intégral, fondé sur la parole du Seigneur  : “ Sans moi, vous ne pouvez rien faire.  ”, et celle de l’apôtre Paul, que saint Pie X choisit à l’aube de ce siècle pour en orienter le cours tumultueux  : “ Tout restaurer dans le Christ.  ”  »

L’œuvre de Minville correspondait précisément à cet idéal.

La critique du libéralisme catholique, dans les Points suivants, lui aurait fourni l’explication du progrès de l’athéisme dans la jeunesse canadienne-française, et son remède  : «  l’humanisme intégral chrétien  ».

«  Pour le phalangiste, il existe donc une philosophie chrétienne, une écologie chrétienne, etc., parce qu’en tous les domaines il n’y a pas de vérité intégrale en dehors du Christ et que la vérité du Christ n’est pas facultative, partielle, relative, comme les autres, mais la plus profonde, la plus vaste, plénitude qui remplit tout en tous. (…) l’Évangile est la réponse intégrale à toute question ultime des hommes  : définitive, exaltante, conquérante, mais surnaturelle. Cette pure sagesse, beauté et bonté, est un don du Christ à celui qui croit. Le seul humanisme intégral est chrétien, la seule révolution féconde est celle de l’Évangile. Cette divine totalité de l’humanisme chrétien ne couronne pas un ordre naturel, scientifique, mondain, œuvre d’expérience et de raison, déjà parfaitement constituée. (…) L’Évangile seul fait de tous ces savoirs, vouloirs et pouvoirs désaccordés, une synthèse, une sagesse première, nouvelle et éternelle. Ce que Soloviev nommait la sublime théandrie, le rayonnement de la gloire divine sur la face des hommes devenus fils de Dieu   ».

Minville aurait retrouvé l’idéal de son âme chrétienne dans les Points exposant ce que l’abbé de Nantes appelle la “ modification évangélique ”. Par exemple ceci, au sujet de la pauvreté  : «  La phalange demeurera fidèle à l’esprit évangélique en travaillant à instaurer et fortifier les institutions et les pouvoirs politiques et sociaux qui sont les plus étrangers à la tyrannie de l’argent.  »

Le développement logique de la pensée de l’abbé de Nantes lui aurait donné des arguments plus forts pour convaincre l’élite intellectuelle, laïque autant qu’ecclésiastique, de la nécessité du combat nationaliste dont le lien étroit avec la défense de la foi apparaît clairement. Par exemple, le Point 29, concernant les rapports entre l’Église et le monde, rappelle une vérité qui, dans les années trente, au Québec, était communément niée par des prêtres et des religieux. «  Il y a une grande différence et une opposition mortelle entre l’Église et le monde considéré comme étranger ou rebelle à l’Évangile, soumis au Prince de ce monde, Satan, ce monde qui n’est encore ni conquis par l’amour, ni vaincu par la puissance de son Seigneur et Roi eschatologique, Jésus-Christ. Mais que serait l’Église si elle n’était pas implantée dans le monde  ? si elle ne devait pas l’être  ? si elle n’était qu’une communauté spirituelle, un pur lien religieux sans aucun support matériel, sans institution sociale  ? Il est normal, et il faut, et elle en a reçu l’ordre de Jésus-Christ, que l’Église assume toutes les réalités de la vie terrestre, des familles, des peuples, des royaumes. Le monde évangélique, libéré de la tutelle de Satan et tout entier régi par la loi du Christ, c’est la Chrétienté. Le phalangiste refuse la désincarnation, le désengagement de l’Église. Pour lui, Église et Chrétienté sont la même terre, les mêmes cités, les mêmes peuples, ici considérés dans leurs communautés, nécessités et traditions, activités et buts temporels, là dans leur organisation, leur vie, leurs destinées religieuses. Sans Église, comme aujourd’hui où elle est cruellement abandonnée par elle, la Chrétienté ne peut longtemps se maintenir dans son ordre, sa vertu, sa beauté, faute de ce qui lui donnait une âme, un élan, une armature surnaturels. Sans la Chrétienté, comme en temps de persécution et aujourd’hui de libéralisme et d’anarchie, l’Église est en malaise, et malgré des miracles d’héroïsme constant, exposée à la consomption et à la mort.  »

Les Points suivants, contre le progressisme, l’universalisme, le MASDU, auraient donné à Minville la justification religieuse de sa lutte contre le capitalisme de la haute finance apatride, et contre les institutions internationales fondées par la franc-maçonnerie. Et comment n’aurait-il pas souscrit totalement au Point 40 sur la famille, cellule de chrétienté, lui qui, malgré son personnalisme chrétien, en faisait déjà le fondement de la société et de la nation  ?

Dans ses écrits, Minville paraît désemparé de se voir combattu par tant de catholiques déjà éloignés, par leur mentalité, de la chrétienté. Visiblement, lui qui aimait le Canada français autant par esprit religieux que par patriotisme, ne comprend pas comment des fidèles catholiques, voire des prêtres et des religieux, ont pu en venir à cette désaffection. Le Point 43 donne une explication qui stigmatise l’Action catholique spécialisée, si répandue au Québec, critique d’ailleurs très semblable à celle de l’archevêque de Rimouski, Mgr Courchesne  :

«  Sa spécialisation par classes socio-professionnelles est absolument anticatholique et d’ailleurs aberrante  ; elle mène à la lutte des classes, y entraîne les prêtres qui s’y dévouent, et sépare les militants laïcs de leur clergé et de leurs paroisses qui sont au service de tous. Sa méthode d’apostolat du milieu par le milieu est laïciste, démocratique et foncièrement immanentiste. Elle est contraire à l’unité et à la sainteté de l’Église, dont le ministère s’est toujours fait par autorité hiérarchique et par influence de sainteté.  »

ROYALE

En abordant la doctrine politique de l’abbé de Nantes, Minville n’aurait certainement pas été gêné par l’apologie de la monarchie, qui rejoint celle qu’il avait découverte dans la lecture assidue de Charles Maurras, avant 1925. Il aurait certainement pensé que si le Canada, d’un océan à l’autre, ne pouvait se réclamer d’une aussi riche tradition catholique et royale que la France, il pouvait cependant bénéficier des leçons de l’histoire de France.

En outre, la doctrine CRC lui aurait été précieuse pour dirimer le conflit qui divisait l’épiscopat et les catholiques sur les questions sociales, après la guerre. En effet, deux courants divisaient alors l’Église  : celui qui prônait le syndicalisme catholique pour défendre les intérêts des travailleurs, jusqu’à l’affrontement avec le patronat  ; et celui qui encourageait une politique de concertation, fondée en particulier sur le corporatisme. Pourtant, ces deux courants se réclamaient, textes à l’appui, de la Doctrine sociale de l’Église  !

Or, l’abbé de Nantes montre à quel point la passion démocratique que partageaient les papes Léon XIII et Pie XI, en attendant nos papes modernes  !, a contribué à détruire l’ordre social séculaire et ses institutions protectrices. Comment, dès lors, rétablir la charité et la justice dans une société livrée à la loi du nombre et manipulable à merci par le plus riche et le plus fort  ? Par la Doctrine sociale de l’Église, répond Pie XI  ! Mais c’est évidemment une chimère, car les capitalistes anglo-protestants, les révolutionnaires, les anarchistes, les athées et les libertaires n’ont aucune raison de s’y soumettre  ! La preuve  : depuis plus de soixante ans maintenant, les exhortations pontificales et épiscopales ont beau se succéder à intervalles réguliers, les peuples soumis à la démocratie et au laïcisme sont voués à une inexorable déchéance matérielle et morale  ! Le constat s’impose  : aussi longtemps que l’Église ne voudra pas remettre en cause sa doctrine sociale démocrate, face aux injustices sociales elle n’aura d’autre solution que deux attitudes, aussi infidèles l’une que l’autre au message évangélique intégral  : la crispation sur la défense de l’ordre établi, ou la contestation jusqu’à la révolution s’il le faut. Minville en fit l’amère expérience  : face au révolutionnaire Père Lévesque et au conservateur Père Émile Bouvier, aucun homme d’Église n’a osé soutenir publiquement sa solution nationaliste authentique, parce qu’elle était, en fait, une restauration de l’ordre séculaire catholique que, depuis Pie XI, on considère comme irrévocablement dépassée.

Aussi avec quel bonheur intellectuel et mystique Minville aurait-il découvert la cohérence de la doctrine de notre Père, disciple de saint Pie X. La doctrine sociale de ce saint Pape était, en effet, toute différente de celle de Pie XI  ; dans sa Lettre sur le Sillon, il la résumait ainsi  : «  Il suffit de prendre, avec le concours des vrais ouvriers de la restauration sociale, les organismes brisés par la Révolution et de les adapter, dans le même esprit chrétien qui les a inspirés, au nouveau milieu créé par l’évolution matérielle de la société contemporaine  : car les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires, ni novateurs, mais traditionalistes.  » N’est-ce pas ce que l’abbé de Nantes s’est toujours attaché à enseigner, mais aussi ce que Minville a fait en recherchant objectivement le bien commun de sa nation, malgré sa référence à la doctrine de Pie XI  ?

C’est pourquoi, l’accord entre la doctrine du théologien de la CRC et celle du directeur d’HEC est pour ainsi dire total. Par exemple, Minville aurait signé des deux mains les Points 91 à 96, sur la nation libre et organisée, puisqu’il y aurait retrouvé les principes de la triple décentralisation indispensable à la survie de la nation canadienne-française, contre le régime des partis politiques.

L’évocation de l’importance des grands ordres de l’État, n’est pas sans rappeler les efforts de Minville pour susciter une élite nationaliste ayant le souci du bien commun. Le Point 99, qui établit les bases de la charité sociale, s’accorde aussi avec la défiance de Minville vis-à-vis de l’État-Providence.

COMMUNAUTAIRE

Mais ce sont surtout les Points 101 et 102 qui auraient enthousiasmé Esdras Minville, puisqu’ils résument l’idéal de sa pensée et de son action. Citons-les presque entièrement  :

«  Le phalangiste pose en principe que la famille est la base de la vie humaine fraternelle et que le bien familial, fondement du bonheur social, est un bien spécifique, distinct du salut éternel des personnes, de la sécurité de la nation, de l’intérêt individuel comme de tout intérêt collectif ou étatique.

Catholique, le phalangiste travaille à son salut personnel et à celui de son prochain. Le dogme et la morale révélés sont la science et l’art de cette vie éternelle dont l’Église est le moyen, le milieu providentiel et la fin ultime dans la gloire. Les saints sont en ce labeur religieux ses modèles.

[Canadien] Français, le phalangiste se met au service de la sécurité nationale. La science et l’art politiques ont pour objet cette tranquillité de l’ordre temporel et cette sauvegarde du bien commun qui sont le vœu profond de toute nation. Les héros de notre histoire lui donnent l’exemple de ce dévouement.

Membre d’une famille à laquelle il doit tout, le phalangiste se voue naturellement et quotidiennement à la prospérité de cette famille, tant corporelle que spirituelle, où le sort de chacun dépend de tous. C’est l’objet de l’écologie communautaire  » (101)

«  La science et l’art de cette vie commune familiale, interfamiliale, humaine, s’appellent ou devraient s’appeler l’écologie et l’économie communautaires. Les sages qui firent notre civilisation y sont nos guides.

La loi suprême de la gestion de ce bien familial n’est ni biologique, ni mathématique, ni métaphysique, ni morale, ni religieuse. Elle est spécifique, caractérisant la science écologique. C’est la prudence, vertu naturelle, sagesse pratique, appliquée à la création, à l’extension et à la conservation du patrimoine matériel et spirituel des familles, objet premier, dans l’ordre temporel, du désir des hommes.

1. Notre écologie et notre économie se définissent comme la science spéculative et l’art pratique des conditions idéales et des réalisations possibles de la prospérité des familles, par le moyen de la vertu de prudence, en vue de la vie heureuse des communautés humaines fraternelles.

Une telle définition, très moderne, rejoint celles d’Aristote et de saint Thomas (Sum., IIa-IIae qu.50 art. 3; cf. ad 2  !). Elle s’oppose aux définitions individualistes ou collectivistes de la réalité sociale et à toute conception matérialiste de la fin recherchée. Elle oppose même son idéal de «   prudence familiale   » à la conception personnaliste et spiritualiste de l’économie, en vogue dans le catholicisme contemporain.  » (102)

Dans les Points 102 et 103 l’abbé de Nantes rappelle que  : «  Essentiellement différente du moralisme kantien, la doctrine catholique reconnaît la valeur propre des biens de la vie naturelle. Elle est un humanisme. Elle admet la maxime de «   l’égoïsme sacré   », chacun pour soi et Dieu pour tous, expression provocante d’un principe d’autonomie fondamental, appelé par les modernes «   subsi-diarité   »  : que chacun d’abord s’occupe de lui-même  ; chaque famille, de sa propre vie, de sa prospérité.

L’Église reconnaît donc l’autonomie naturelle des communautés temporelles, et elle leur reconnaît l’autorité d’en déterminer les fins et les moyens, les droits et les devoirs, par une science et un art relevant de la seule raison.   » (102)

«  2. Bien que l’écologie soit un humanisme, celui-ci demeure cependant profondément et presque nécessairement chrétien. Il subordonne l’écologie à la théologie, l’économie à la morale catholique, dans la mesure où la bonne vie familiale trouve sa lumière et sa force, son but et sa règle obligés dans l’amour de Dieu et du prochain, dans la recherche du salut éternel et l’esprit de sacrifice en vue d’un bien surnaturel. L’esprit chrétien, la vie de religion sont donc, non des parties intégrantes de la science écologique et de la pratique économique, mais des aides extérieures indispensables.

Tout ce qui peut se faire dans l’intérêt matériel des familles n’est pas forcément bon et permis pour le salut des âmes  ; sous cet aspect, économie et morale s’opposent. Mais plus souvent encore, celle-ci aide et porte celle-là. Il faut la lumière supérieure de la foi, les énergies de l’espérance et de la charité, le recours aux prières et aux sacrements de l’Église, pour que l’égoïsme individuel et toutes les frénésies des passions le cèdent à l’intérêt des familles, à l’idéal de la vie communautaire heureuse que définissent et imposent l’écologie et l’économie scientifiques  ! Preuve nouvelle qu’il n’y a d’humanisme que chrétien  !

3. C’est pourquoi «   la révolution sociale que nous voulons sera morale ou elle ne sera pas   » (Soloviev, Péguy). Elle sera écologique, donc humaniste, indépendante, ouverte à tout homme civilisé. Elle n’en exigera pas moins des lumières surnaturelles et des vertus chrétiennes pour se définir et s’accomplir.  » (103)

Cette dernière remarque explique l’incompréhensible rejet de la doctrine de Minville par des intellectuels et des politiciens qui, cependant, reconnaissaient sa droiture intellectuelle et la rigueur de ses démonstrations  ! Ces esprits avaient déjà rejeté la foi et la morale catholiques. Aussi ne faut-il pas s’étonner que sa démonstration de la nocivité de l’État-providence et sa critique des principes de l’économie moderne, semblables à celles que notre Père condense dans les Points 103 à 106, n’aient suscité aucune réaction positive. La chrétienté canadienne-française était déjà victime du ralliement au libéralisme imposé par Léon XIII en 1898  : elle a été livrée à un système économique et social où tout – y compris l’État – est au service du capitalisme, et mise ainsi ipso facto sur la voie du laïcisme.

Il est remarquable que Minville ait entrevu dès la fin des années trente, l’évolution du capitalisme vers le socialo-capitalisme et l’étatisme (Points 111 à 125) qui allait entraîner la mort de nos sociétés traditionnelles, civilisées, humanistes. Voilà pourquoi le combat de Minville, comme celui de notre Père, n’a pas été la défense du passé contre la modernité, mais la défense d’une société fondée sur le Christ et capable de modernité bienfaisante, contre une société athée où la modernité est l’alibi qui dissimule un prurit de destruction.

CONTRE LE PERSONNALISME,
POUR LA CONTRE-RÉFORME CATHOLIQUE

Le personnalisme chrétien et le recours à la Doctrine sociale de l’Église, n’auraient probablement pas résisté dans l’esprit de Minville à la lecture du Point 106.

«  1. L’économie moderne est une anti-écologie, barbare, inhumaine, d’abord parce qu’elle se proclame et qu’elle est foncièrement démocratique. Elle tend consciemment à substituer les illusoires désirs des individus à leurs besoins réels, leurs volontés arbitraires et passagères aux nécessités contraignantes de leur condition, leurs droits proclamés à leurs devoirs certains, et enfin leurs plaisirs immédiats à leur bien véritable. L’imprudence majeure, érigée en loi suprême de toute démocratie économique, est de transférer la béatitude de Dieu en l’homme, du Ciel à la terre, du futur au présent, du spirituel au charnel. Et du Corps mystique du Christ, fraternité des fils de Dieu, à l’individu, divinité solitaire, accapareuse et jalouse.

2. Cette revendication utopique du bonheur matériel immédiat pour tous est une négation absolue de la réalité objective de la vie écologique, condition première de toute prospérité, qui est la famille, et de la recherche prudente en famille d’une certaine prospérité possible, commune à tous ses membres, et qui soit aussi respectueuse du bien des autres familles. L’économie démocratique se révèle une contradiction dans les termes. Elle provoque la dissolution de la société, du fait que chaque individu reçoit pour règle suprême de tirer parti de tout pour lui seul, sans respect de rien ni crainte d’aucune sanction, sans amour de personne. Dans le culte imbécile ou sauvage de son seul plaisir immédiat  »

Par honnêteté intellectuelle, Minville, qui enseignait déjà le contenu de ces deux paragraphes, aurait accepté le troisième, se rendant compte de la contradiction qui existait entre ce qu’il croyait être la doctrine catholique et les principes qui régissaient la chrétienté qu’il voulait sauver  :

«  3. Malheureusement, par un concordisme navrant, les économistes catholiques contemporains se sont ralliés à ce système en fondant une économie démocratique… chrétienne  ! Ils ont gardé l’erreur monumentale du système, qui est l’individualisme. Ils ont cru y remédier en le nommant «   personnalisme   » et le transfigurant en recherche très haute, trop haute  ! de la dignité, du bien, des droits spirituels et moraux de la personne dans la vie temporelle  ! Ainsi toute l’économie devrait être, non certes au service de l’individu qui relève, selon eux, de la société, et donc taillable et corvéable à merci, mais de la personne, sujet de droits sacrés, inviolables, imprescriptibles, supérieure donc à toute loi commune.

Non  ! La société économique n’est pas pour la personne   : ni pour son salut (théorie des années 1930-1960), ni pour sa libération (théorie des années 1960-1980). La vérité est que l’homme, qui reçoit tout de sa famille, qui lui doit tout, ne trouve sa propre finalité écologique que dans le bien commun de la prospérité familiale. Tout système, serait-ce une religion, niant cette vérité fondamentale entraînera la désagrégation de la société et des familles. La nier est donc un crime.  »

C’est en comprenant cette doctrine que Minville aurait pris la mesure de la trahison des gens d’Église qui, par passion démocratique, se sont faits les chantres d’un système philosophique et politique qui aboutissait à asphyxier peu à peu la chrétienté canadienne-française.

Voilà pourquoi on peut présumer que Minville aurait finalement accepté l’idée d’une «  Contre-Réforme d’abord  » afin de sauver le Canada français. N’a-t-il pas écrit en 1950  : «  Si, par hypothèse, l’Église se retirait aujourd’hui, la nation en serait comme désarticulée  »  ? Que l’inimaginable hypothèse soit devenue, à partir de 1960, le fait historique déterminant de notre histoire contemporaine, ne brise en rien le lien vital qui, de par la volonté divine, existe depuis les origines entre l’Église et notre nation. Il n’y aura pas de salut du Canada français sans renaissance catholique, et celle-ci provoquera celui-là.

UN ÉQUILIBRE ÉCOLOGIQUE À RECRÉER

Aussi le projet nationaliste d’Esdras Minville n’est-il pas à reléguer aux oubliettes, pas plus que nos 150 Points évoquant les principes d’une société chrétienne rénovée, «  adaptée au nouveau milieu créé par l’évolution matérielle de la société contemporaine  ».

Demain, il faudra travailler à recréer «  l’équilibre écologiste  » fondé sur la prospérité familiale, les associations de gré à gré, le libre engagement corporatif (Point 109 de l’ancienne version des 150 points) et enfin la communauté nationale. Cela supposera une lutte clairvoyante contre les puissances d’argent, les idées fausses et ce qui les véhicule, sans oublier le terrorisme (Points 125 et 126).

Dans cette société chrétienne recréée, la loi du travail est sacrée, pour l’abbé de Nantes comme pour Minville. «  En conséquence, tout devoir accompli, tout travail honnête, tout service devient source de mérite et de droit. Le travail et le service social sont protégés, c’est-à-dire aidés et favorisés, garantis dans la mesure du possible par l’autorité sociale, parce qu’ils sont la première et principale source de la richesse, de l’honneur, de l’autorité dans la nation, par opposition à la spéculation, à l’intrigue, au favoritisme. Cette loi du travail et du service social interdit le parasitisme des riches comme des pauvres, les revendications de droits sans devoirs, les outrances d’assistances sociales dégradantes.  » Ce qui ne sera possible que si la communauté nationale est envisagée comme une «   immense réciprocité de services  ».

Là aussi, Minville en aurait appris de l’abbé de Nantes, puisqu’il n’a pas su résister à l’influence de la doctrine sociale de Pie XI et qu’il a brisé la logique catholique de sa doctrine en y introduisant une problématique contraire, celle de la revendication syndicale. Nous aurons à revenir sur ce sujet important, à propos du débat sur le statut de l’entreprise, durant les années 40 et 50, qui fut lourd de conséquences pour l’avenir du Québec.

Les Points 132 et 133, qui rappelle la véritable teneur du droit de propriété, lui aurait été aussi probablement une lumière. Il ouvre sur une «  éthique  », comme on dit aujourd’hui, personnelle et nationale, qu’il aurait certainement aimé inscrire au programme d’HEC  ! Lisez plutôt ce qui remplacera notre actuelle conception de la propriété comme une richesse matérielle, de jouissance exclusivement individuelle et vulgaire  :

«  La science écologique pose en principe que la propriété est un élément de la liberté naturelle des familles et l’une des assises de l’ordre, de la vitalité et de la stabilité des sociétés. Toute propriété est reconnue légitime dès lors qu’elle est héritée ou acquise selon les lois et coutumes, capital accumulé par les familles, fruit d’un revenu honnête, d’une épargne, d’un travail, d’un service rendu, d’un échange ou d’un don normal dont la société n’a pas à discuter l’usage ou l’intention. […]

2. Cependant, ce droit de propriété ne peut pas être le droit individualiste et absolu du bourgeois libéral qui fit la Révolution de 1789. La nécessité de la vie en société implique que ce droit de libres possession et disposition se trouve aménagé et donc limité, relativisé par toutes les conventions communautaires et tous les accords de gré à gré qui établissent l’équilibre des relations sociales  : tels étaient autrefois les régimes divers des biens familiaux, féodaux ou communs. C’est parce que ce contrepoids n’existait plus, que la propriété – et surtout la propriété industrielle et commerciale – a pris un caractère si sauvage au XIXe siècle.  » (132) 

«  1. L’ordre nouveau accordera un honneur et un respect d’autant plus grands aux propriétés qu’elles manifestent une valeur patrimoniale et comportent des services sociaux. Dans toute civilisation profonde, un lien existe entre le prestige du propriétaire et ses obligations morales.  » (133)

Le Point 142 pose, dans le contexte différent de la France, la question du développement régional. Mais de chaque côté de l’océan, il s’agit de bloquer le processus de désertification des campagnes ou des régions, provoqué par le capitalisme protestant, et qui s’avère si néfaste pour la vitalité de l’âme catholique de nos peuples.

Enfin, l’abbé de Nantes et Esdras Minville se rejoignent aussi sur l’importance de l’organisation corporative pour reconstituer le tissu social de la nation en le protégeant le plus possible des influences politiciennes ou délétères.

Cependant, en relisant ces derniers Points, on est pris de vertige. Un abîme sépare notre situation actuelle de celle des années 30 durant lesquelles Minville conçut sa doctrine de rénovation nationale, ou de celle des années 70 à la fin desquelles l’abbé de Nantes rédigea les 150 Points de la Phalange. À l’époque, la restauration nationale était encore, à vues humaines, de l’ordre du possible. Aujourd’hui, l’esprit et les vertus catholiques, les vertus civiques, le sens du bien commun sont en voie de totale disparition, et nos sociétés livrées à tous les démons de la politique, de l’argent et de l’immoralité, retombent à l’état de barbarie.

Alors, une inconfusible espérance est l’ultime point commun entre l’abbé de Nantes et Esdras Minville, à cause de leur ardente foi catholique. Mais nous avons, nous, les promesses de Fatima pour la maintenir. Oui, un jour viendra où le Cœur Immaculé triomphera, et il sera donné au monde «  un temps de paix  », donc les institutions paisibles de l’ordre catholique refleuriront nécessairement pour en garantir la durée.

En attendant, c’est notre devoir d’être fidèles à nos maîtres, nous souvenant de ce que Mgr Freppel enseigne dans son panégyrique de saint Hilaire  : «  le plus grand des malheurs pour un siècle ou pour un pays, c’est l’abandon ou l’amoindrissement de la vérité. On peut se relever de tout le reste  ; on ne se relève jamais du sacrifice des principes. Les caractères peuvent fléchir à des moments donnés, et les mœurs publiques recevoir quelque atteinte du vice ou du mauvais exemple  ; mais rien n’est perdu tant que les vraies doctrines restent debout dans leur intégrité. Avec elles, tout se refait tôt ou tard, les hommes et les institutions, parce qu’on est toujours capable de revenir au bien lorsqu’on n’a pas quitté le vrai. Ce qui enlèverait jusqu’à l’espoir même du salut, ce serait la désertion des principes, en dehors desquels il ne se peut rien édifier de solide ni de durable. Aussi le plus grand service qu’un homme puisse rendre à ses semblables, aux époques de défaillance ou d’obscurcissement, c’est d’affirmer la vérité sans crainte, alors même qu’on ne l’écouterait pas  ; car c’est un sillon de lumière qu’il ouvre à travers les intelligences  ; et si sa voix ne parvient pas à dominer les bruits du moment, du moins sera-t-elle recueillie dans l’avenir comme messagère du salut.  »

Extraits de RC n° 140, août-septembre 2006

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