La Contre-Réforme catholique au XXe siècle
Print Friendly, PDF & Email

HONORÉ MERCIER

I. L’ESPRIT DES “ PATRIOTES ”
CONTRE LE CATHOLICISME INTÉGRAL

NOUS avons déjà démontré à plusieurs reprises que la division de l’épiscopat canadien français entre catholiques intégraux (ceux que les historiens ont coutume d’appeler les ultramontains) et catholiques libéraux, avait entravé l’essor de l’Église au Canada à la fin du siècle dernier. Le Ralliement aux Libéraux, voulu ici comme ailleurs par le Pape Léon XIII, eut comme implacable conséquence d’émanciper peu à peu notre vie politique, économique et sociale du joug du Christ Roi. En politique, tout s’est joué entre 1879 et 1888  : entre le miracle du pont des chapelets au Cap-de-la-Madeleine et le prodige du regard triste et sévère de la statue miraculeusement animée au soir de la consécration du “ vieux sanctuaire ”  !

Un politicien domine alors la scène politique  : Honoré Mercier. L’exposé de sa fulgurante carrière et de son œuvre va nous permettre de mieux comprendre comment l’Église, pourtant principale force organisée du pays, a été neutralisée, y compris dans la catholique Province de Québec.

FILS DE PATRIOTE ET ÉLÈVE DES JÉSUITES

Né le 15 octobre 1840, Honoré Mercier n’a rien vu de la révolte des Patriotes, mais son père la lui a souvent racontée avec émotion, et un enthousiasme si vibrant qu’elle s’est gravée dans la cire molle de son esprit d’enfant comme le plus grand idéal d’une vie d’homme  : se battre pour l’émancipation de son peuple, même contre l’Église s’il le faut. L’année de la naissance d’Honoré est aussi celle de la prodigieuse renaissance catholique du Canada français sous l’impulsion du saint évêque de Montréal, Mgr Bourget; la famille Mercier n’échappe pas au mouvement. Si Honoré est un enfant pieux, il n’en demeure pas moins que libéralisme et patriotisme sont à jamais associés dans son intelligence.

Honoré Mercier étudiant au collège Sainte-Marie.

Honoré Mercier étudiant au collège Sainte-Marie.

À quatorze ans, il entre au collège des Jésuites de Montréal. En six ans, les bons pères lui inculquent l’horreur de la médiocrité, le goût du travail acharné et une excellente culture classique, comme à tous leurs bons élèves. On lui donne aussi un authentique attachement à l’Église catholique et à la France dont il ne se départira jamais. Cependant, la méthode d’éducation des jésuites, qui met à l’honneur les joutes oratoires, va aussi renforcer l’aspect exalté de l’éducation paternelle. Élève très doué, il se persuade vite qu’il doit mettre ses talents au service du bien public. Il sera député, et pourquoi pas ministre et premier ministre, afin de défendre le peuple canadien français et l’Église  : son père sera fier de lui, digne continuateur de l’œuvre des Patriotes, un temps suspendue par les potences anglaises.

Comme la carrière d’avocat est à l’époque la voie la plus directe qui mène à la carrière politique, Honoré Mercier entre en 1861 comme stagiaire à l’étude de Maurice Laframboise et d’Augustin-Cyrille Papineau à Saint-Hyacinthe. Ses patrons sont des Libéraux notoires, ce qui ne l’empêche nullement de fréquenter le cercle du Séminaire de la ville, réputé conservateur et bientôt d’y tenir une des premières places. Car, et c’est bien là une caractéristique de cette petite cité bourgeoise, s’il est recommandé d’y avoir des convictions parfois bien tranchées, il serait incongru qu’elles troublent le charme des réunions mondaines, seules distractions du lieu. C’est ainsi, par exemple, que le Courrier de Saint-Hyacinthe, journal local où Honoré collabore dès 1862, quoique de tendance conservatrice, soutient le député libéral du comté, Victor Sicotte, alors principal ministre canadien français du gouvernement.

Sa vie durant, Honoré Mercier, pas plus qu’une bonne maîtresse de maison de Saint-Hyacinthe, n’attachera d’importance à la division des partis. D’où une carrière politique sinueuse, difficile à suivre pour le lecteur de ses biographes s’il n’est pas rompu au paysage politique de l’époque. Mercier est facilement taxé de pragmatisme, voire même d’opportunisme.

L’APPORT DE NOTRE DOCTRINE CRC

La doctrine CRC nous permet de reconsidérer ce jugement d’universitaires modernes incapables de saisir l’évolution des sociétés en dehors du discours démocratique. Disciples de l’abbé de Nantes, nous savons d’une part que les querelles de partis n’existent en démocratie que pour mieux illusionner les électeurs afin d’assurer la domination du pays légal sur le pays réel. La connaissance de l’orthodromie divine que notre Père a établie, nous permet d’autre part de dégager les enjeux véritables des débats politiques aussi bien que des luttes religieuses, sociales ou économiques. Or, comme nous l’avons déjà montré, le ressort de l’histoire canadienne à la fin du 19e siècle n’est pas l’affrontement électoral entre le Parti conservateur et le Parti libéral, mais la véritable guerre que se livrent – parfois sous ces couleurs partisanes – les catholiques intégraux et les tenants plus ou moins avoués ou conscients du libéralisme. Le choix est encore ouvert à l’époque entre une société cherchant à se ranger le plus possible sous la loi du Christ telle qu’elle est enseignée par l’Église, et une société où la politique est séparée de la religion, quoique pas nécessairement en guerre ouverte avec le catholicisme.

À cette lumière, la carrière de Mercier va nous paraître rectiligne puisque entièrement dominée par la volonté de contrer l’influence des catholiques intégraux  ! Or – et c’est là son génie pour ainsi dire diabolique – pour arriver à ses fins, il va se présenter comme le défenseur intrépide du Canada français… catholique  ! Fils de Patriote et élève des jésuites, Mercier confond tout naturellement la cause du catholicisme avec celle du Canada français. C’est une nouveauté radicale. Les catholiques intégraux travaillent eux au règne du Christ dans toute la société, si possible d’un océan à l’autre  ; certes, ils veulent aussi défendre le Canada français, société déjà catholique qu’il s’agit de préserver mais sans pour autant exclure le reste du Canada. Pour un catholique intégral, la lutte est d’abord une lutte de principes, une lutte religieuse, elle est secondairement politique. Mercier, en liant la cause catholique à la cause nationale, comme nous allons le voir, fait passer la lutte politique au premier plan. Autrement dit, les évêques vont se trouver supplantés par les politiciens catholiques  ; et il ne faudra pas attendre longtemps pour que les politiciens déconfessionnalisés prennent le pas sur leurs compères qui-vont-à-la-messe…

Éclairés par notre doctrine CRC, retraçons maintenant la carrière fulgurante d’Honoré Mercier dans l’embrouillamini de la vie politique canadienne entre 1860 et 1890.

LE CONSERVATEUR “ PATRIOTE ”

Honoré MercierNous le retrouvons à Saint-Hyacinthe en 1862, résolument conservateur. Il dénonce les manœuvres des Libéraux alliés aux protestants fanatiques du Haut-Canada  ; ils se prétendent bons catholiques, notre jeune journaliste les fustige  : «   Non, messieurs, vous n’êtes pas catholiques  ; de deux choses l’une, ou vous ne connaissez pas l’esprit du parti que vous soutenez, alors vous vous trompez, ou, le connaissant, vous nous trompez. Le parti rouge n’est pas converti  : il a le même esprit et les mêmes tendances qu’autrefois  ; ses chefs sont les membres d’une institution en guerre ouverte avec le clergé…   »

Cependant, dès 1864, il prend parti ouvertement contre le projet, pourtant essentiellement conservateur, d’une Confédération  ; c’est qu’il est persuadé que le fonctionnement des nouvelles institutions se fera au profit du pouvoir fédéral où le Canada français est minoritaire. Lorsqu’il apprend que G-É. Cartier, le chef conservateur, a demandé l’arbitrage de Londres pour dirimer le conflit entre les Maritimes et le Canada, il s’insurge contre ce manquement au nationalisme  : il quitte le Parti conservateur et le Journal de Saint-Hyacinthe.

Il s’éloigne alors de la scène politique pour achever ses études à Montréal  : il est reçu au barreau en 1865. Deux jeunes avocats de son âge commencent à faire parler d’eux à cette époque  : Adolphe Chapleau dont les talents oratoires sauvent le Parti conservateur aux élections de 1867, et le libéral Wilfrid Laurier. Honoré Mercier, revenu à Saint-Hyacinthe, devient rapidement le meilleur avocat du district.

En 1870, la première révolte des Métis éclate dans l’Ouest. Le gouvernement fédéral qui vient d’acquérir ces immenses territoires, ne tient aucun compte des droits des premiers occupants en grande majorité catholiques et francophones. Or, comme le gouvernement est conservateur, les Libéraux épousent la cause des Métis… et Mercier s’enflamme à leurs côtés.

Mgr Laflèche

Mgr Laflèche

Au même moment, les catholiques intégraux, qui appartiennent tous au parti conservateur, s’impatientent  : l’alliance avec le protestant Macdonald pour s’assurer une participation au gouvernement fédéral est la porte ouverte à toutes les compromissions, y compris dans l’administration de la Province de Québec. Aussi, inspirés par Mgr Laflèche, l’évêque de Trois-Rivières, et soutenus par Mgr Bourget, rédigent-ils un Programme catholique   : un rappel des principes fondamentaux de la morale catholique. Ils engagent les catholiques à ne voter que pour les candidats qui auront signé ce texte, quel que soit leur parti. L’effet est immédiat dans le microcosme du pays légal. L’anticléricalisme des Libéraux remonte à la surface, tandis que beaucoup de conservateurs, plus soucieux de leurs alliances politiques que des principes catholiques, s’insurgent. Soutenus par Mgr Taschereau, l’archevêque de Québec, ces derniers reprochent aux programmistes leur fanatisme obtus, juste bon à paver la voie du pouvoir aux Libéraux  !

CATHOLIQUE MAIS AUSSI LIBÉRAL

En fait, les Conservateurs modérés sont bien les seuls à imaginer leurs repoussoirs politiques installés durablement au pouvoir  ! En 1871, les Libéraux eux-mêmes sont découragés en constatant l’emprise considérable des consignes épiscopales sur les électeurs. Beaucoup d’entre eux en viennent même à la conclusion qu’il faut fonder un nouveau parti, certes toujours opposé au Parti conservateur de G-É. Cartier, mais ouvert à tous et, surtout, qui ménagera l’Église. Louis-Amable Jetté fonde donc un Parti national, à l’évidence cryptolibéral. Honoré Mercier en est le très catholique secrétaire et le principal rédacteur du programme résolument nationaliste  : pour l’autonomie des provinces, la décentralisation, l’abolition du double mandat qui permet aux députés de siéger à Ottawa et dans leur province, l’abolition du Conseil législatif, le protectionnisme douanier.

En 1872, Mercier est élu aux élections fédérales dans Rouville, grâce au soutien du clergé. C’est qu’au même moment le gouvernement conservateur d’Ottawa laisse le gouvernement du Nouveau-Brunswick abolir les écoles catholiques, surtout acadiennes, de la Province. Mercier, lui, promet de défendre les Acadiens, français, catholiques… Et il tient parole.

Le 14 mai 1873, le jeune député nationaliste qui siège toutefois parmi les Libéraux, prononce son premier discours à la Chambre des Communes. Un discours si magistral que le vote qui le suit met en minorité le gouvernement conservateur  ! Pour éviter de démissionner, Macdonald et Langevin, le frère de l’évêque de Rimouski, interviennent aussitôt auprès des évêques réunis à Québec autour de Mgr Taschereau. Ils leur demandent une prise de position publique en faveur du gouvernement  : un refus, disent-ils, donnerait le pouvoir aux Libéraux du fait de la chute du gouvernement. Malgré Mgr Bourget, l’opinion conciliatrice de l’archevêque de Québec l’emporte  : l’évêque de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, principal intéressé, renouvelle sa confiance au gouvernement conservateur et accepte de porter le conflit devant les tribunaux londoniens. Macdonald reste donc premier ministre… pour peu de temps  : un scandale financier entraîne la chute des conservateurs protégés par Mgr Taschereau et l’accession des Libéraux au gouvernement fédéral. Quelques semaines plus tard, Londres déboute les catholiques du Nouveau-Brunswick  ! La fermeté prônée par les catholiques intégraux, au contraire, aurait sauvegardé les écoles catholiques, et montré à toutes les instances gouvernementales du pays la volonté des catholiques unis derrière leurs évêques francophones ou anglophones, de faire respecter leurs droits sans égard pour les alliances politiciennes.

Toujours est-il que Mercier s’est fait une réputation  ! Il est parti pour la gloire, enfin le pense-t-il… jusqu’au déclenchement des élections suivantes lorsqu’il constate amèrement que les chefs libéraux se sont arrangés pour bloquer sa candidature dans toutes les circonscriptions  ! Puisque le Parti national a fait long feu, il n’a plus qu’à retourner à la pratique du droit à Saint-Hyacinthe, se contentant d’aider Wilfrid Laurier dans ses campagnes électorales. Ce dernier, en attendant de devenir le chef du Parti libéral à Ottawa, en est devenu la vedette et il s’emploie à se démarquer ouvertement des anticléricaux pour détourner les foudres épiscopales. Il y réussit si bien d’ailleurs que Mgr Conroy, l’envoyé de Rome, est convaincu que les Libéraux canadiens sont pour l’essentiel de bons catholiques qui n’ont que le nom de commun avec les Libéraux d’Europe  !

ENFIN MINISTRE

À Québec, les conservateurs paraissent toujours solidement établis au pouvoir avec Charles de Boucherville, catholique intégral, comme Premier ministre et Chapleau dont le verbe domine la Chambre. En mars 1878, coup de théâtre, ou plutôt ce qu’on a appelé le coup d’État du Lieutenant-gouverneur Luc Letellier de Saint-Just qui appelle les Libéraux à former un gouvernement minoritaire. Comme à l’issue des élections suivantes les deux partis sont à égalité de sièges, le Premier ministre libéral et chef des Libéraux de Québec, Joly de Lotbinière, appelle Mercier au ministère en mai 1879 , le sachant seul capable de contrer Chapleau. En juin, les électeurs de Saint-Hyacinthe qui, en septembre précédent, n’avaient pas voulu de lui comme député fédéral, font de Mercier leur député provincial et un ministre  !

Cependant, le gouvernement libéral tombe en octobre et c’est Chapleau qui forme le nouveau cabinet conservateur.

Or, c’est cette même année 1879, à partir du 19 mars et pendant une semaine, que la Très Sainte Vierge donne au curé du Cap-de-la-Madeleine, Luc Désilets, réputé catholique intégral “ fanatique ”, un pont de glace miraculeux pour charrier d’une rive à l’autre du Fleuve la pierre nécessaire à l’érection d’une église paroissiale sans avoir à détruire le vieux sanctuaire qui sera dédié au culte de Notre-Dame du Rosaire. C’est qu’il y en a bien besoin  : sans que cela soit encore apparent, l’irréligion vient de faire une avancée désastreuse.

Adolphe Chapleau

Adolphe Chapleau

En effet, Adolphe Chapleau, aux dires de l’historien Rumilly, est «   un conservateur modéré que nul principe ne sépare des libéraux modérés et qui se laisse appeler “ le plus libéral des conservateurs ”   ». La tutelle des programmistes sur le parti lui pèse. Aussi a-t-il décidé de s’en affranchir, fort de sa popularité – il est le meilleur orateur de son temps – et de l’appui tacite de l’archevêque Taschereau. Il refuse à Mgr Laflèche une loi qui accorderait l’immunité aux curés que les Libéraux traînent devant les tribunaux pour influence indue, c’est-à-dire pour avoir au moment des élections rappelé les condamnations pontificales et épiscopales du libéralisme.

Plus grave encore, Chapleau se désintéresse du plan de colonisation du Manitoba par des Canadiens français  ; ses promoteurs, Mgr Taché et Thomas-Alfred Bernier, ont le malheur d’être liés aux Programmistes… Nous venons de perdre une occasion qui ne se renouvellera plus, de maintenir l’Ouest francophone et catholique  !

Enfin, dans la querelle de l’Université Laval à Montréal, il prend parti contre les catholiques intégraux de Montréal, et il se rend à Rome plaider la cause de l’archevêque de Québec. Léon XIII le reçoit avec déférence et le fait Commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. Muni de ce satisfecit papal, il remporte les élections de 1881 si brillamment que les Conservateurs peuvent désormais se passer des Programmistes pour gouverner la province de Québec.

À LA RECHERCHE D’UNE ALLIANCE

Pendant ce temps, Honoré Mercier est de plus en plus convaincu que les Libéraux n’arriveront jamais au pouvoir tant qu’ils encourront les condamnations de l’Église. Aussi, dès 1880, accepte-t-il d’étudier l’offre de Chapleau de faire une alliance entre Conservateurs et Libéraux qui exclurait à la fois les catholiques intégraux et les anticléricaux  ; inutile de dire que l’archevêché de Québec n’y serait pas opposé. Les négociations, pourtant menées rondement, achoppent à cause de l’opposition irréductible d’amis de Mercier qui craignent que les Libéraux une fois alliés aux Conservateurs dans la Province de Québec, ne puissent plus lutter au fédéral contre le Parti conservateur.

Chapleau tient tellement à son idée que les négociations reprennent en secret en 1881; il va jusqu’à proposer l’abolition du Conseil législatif, le château-fort conservateur, sur l’autel de la réconciliation nationale. C’est à ce moment que le Père Frédéric débarque pour la première fois à Québec, fait des miracles et prononce un sermon retentissant contre le libéralisme… la réaction de l’archevêque de Québec qui le chasse du diocèse se comprend mieux  !

Les Libéraux anticléricaux, furieux de la trahison de Mercier, rendent alors public un scandale financier qui profita à Chapleau et à ses amis. Les négociations sont, à ce coup, définitivement rompues. On imagine sans peine les sentiments des Catholiques intégraux vis-à-vis du chef conservateur, eux dont l’intégrité est inattaquable  !

Sa brillante victoire électorale de 1881 n’est toutefois pas suffisante pour mettre Chapleau à l’abri des suites du scandale. Aussi, comme Macdonald tient à l’avoir à ses côtés, accepte-t-il avec empressement son offre d’entrer au gouvernement fédéral. Il laisse sa place de premier ministre provincial à son ami Mousseau qui continue sa politique en commençant par exclure les catholiques intégraux du gouvernement. Ceux-ci, sous l’impulsion de François-Xavier Trudel, décident dès lors de reprendre le contrôle du Parti conservateur tout au moins dans la Province de Québec. Ils publient un véritable réquisitoire contre Chapleau et son administration, signé Le Castor – ce qui explique le nom de Castors que les catholiques intégraux ont gardé dans l’histoire canadienne.

VICTOIRE DES CATHOLIQUES INTÉGRAUX

Tandis que le parti conservateur se déchire, Mercier devient – enfin  ! – chef du Parti libéral à Québec. Aussitôt il met en pratique ses idées  : il accuse Ottawa de tous les maux qui affligent la Province (un type de discours qui aura de l’avenir  !), il se démarque des anticléricaux du parti qu’il exclut des instances dirigeantes, et ne manque pas de dénoncer férocement les scandales des Conservateurs. En cela, il fait le jeu des Castors. Aussi, à l’assemblée électorale de Pointe-Claire de juillet 1883, les 6 000 spectateurs peuvent voir Trudel serrer la main de Mercier  !

Alors, c’est l’alliance entre les catholiques intégraux et les Libéraux  ? Pas encore  : une victoire difficile aux élections partielles oblige les Conservateurs de Québec à abandonner la ligne Chapleau, d’autant plus facilement que le grand tribun est désormais confortablement installé à Ottawa. Sans plus avoir besoin de Mercier, les catholiques intégraux reprennent la direction du Parti à Québec  : Boucherville redevient Premier ministre  ! Quant à Mgr Taschereau dont les amis politiques sont évincés, il poursuit de sa vindicte l’évêque de Trois-Rivières  : il obtient de Rome la division de son diocèse.

Pour Mercier, c’est aussi un échec. Il n’a pas pu ébranler la forteresse conservatrice. Mais surtout, sa guerre aux Conservateurs alimentée par les scandales de Chapleau n’a fait que renforcer ses ennemis idéologiques, les catholiques intégraux.

Les prochaines élections fédérales seront déterminantes… le Parti conservateur à Ottawa va-t-il à son tour devoir tenir compte de l’influence déterminante des catholiques intégraux  ? Honoré Mercier le redoute. Trudel, grand dévot du Sacré-Cœur, lui, l’espère bien. Lui faudra-t-il encore une fois serrer la main du chef libéral  ? Fortifié par sa première expérience, Trudel n’y serait certainement pas opposé si cela pouvait lui permettre de débarrasser le Parti des faux conservateurs de l’acabit de Chapleau.

Nous sommes en 1885, l’affaire Riel va éclater…

II. UNE DÉSORIENTATION DIABOLIQUE (1884-1894)

UN VENT DE FOLIE

En mars, se déclenche la seconde révolte des Métis du Manitoba malgré les adjurations de Mgr Taché et de ses missionnaires, deux d’entre eux sont d’ailleurs assassinés. Aucun gouvernement fédéral, conservateur aussi bien que libéral, n’a tenu les promesses faites en 1870 pour apaiser leur première révolte, et cela malgré d’indiscutables manifestations de loyalisme canadien. Cette fois, les Métis ne se contenteront pas de promesses  ; ils rappellent leur chef, Louis Riel, des États-Unis où il est exilé, sans savoir que son équilibre psychique est déjà perturbé.

Le pays est tout d’abord unanime pour mater l’insurrection. Macdonald utilise le récent chemin de fer pour y envoyer des troupes, et les Canadiens français ne sont pas les derniers à les acclamer à leur départ. Seuls les ultramontains, sans approuver la rébellion, font remarquer que les Métis sont persécutés pour leur foi et leur origine française. La campagne militaire est rapide d’autant plus que Riel a donné l’ordre de ne pas attaquer les troupes canadiennes, mais seulement de se défendre. Le 2 mai, les Métis prennent la fuite tandis que Riel se rend contre la promesse d’un procès loyal. Aussitôt cependant, la presse anglophone réclame sa pendaison, tandis que les troupes sont acclamées par la population à leur retour, même à Montréal. Les Canadiens français souhaitent toutefois l’indulgence. On demande donc à Chapleau d’user de son influence dans le cabinet fédéral en ce sens  ; toujours irrité de se voir dicter sa conduite par les ultramontains, il refuse.

La pendaison de Louis Riel.

La pendaison de Louis Riel

Macdonald, livré aux seules pressions des anglo-protestants, les laisse organiser un simulacre de procès. Un tribunal d’exception dont le jury est nommé par un juge réputé “ mangeur de Français  ”, reconnaît Riel coupable de haute trahison mais recommande la clémence du Tribunal qui n’en a cure  : le 1er août, Riel est condamné à mort. Son secrétaire anglophone, Henry Jackson, réclame noblement le même sort que son chef  : il est déclaré fou, acquitté en une demi-heure, envoyé dans un asile d’où on le laisse s’échapper  !

Après 24 heures de stupeur, un mouvement populaire éclate dans toute la Province pour réclamer la clémence. C’est une réaction sans précédent dans notre histoire puisque même la révolte des Patriotes était restée très limitée. La presse ontarienne, au contraire, réclame l’exécution. Les conservateurs au pouvoir à Ottawa et à Québec, se divisent  : si les évêques appellent au calme, suivant en cela les sages recommandations des évêques de l’Ouest bien placés pour connaître la vérité des faits et les enjeux, Trudel et ses amis partent en guerre contre le gouvernement conservateur fédéral. C’est pour eux une question de principe  : c’est un devoir de défendre un franco-catholique victime d’une injustice anglo-protestante manifeste. Très vite d’ailleurs, la question évolue  : il ne s’agit pas de l’innocence ou de la culpabilité de Riel, il s’agit de la grâce ou de la pendaison d’un homme de sang français.

François-Xavier Trudel

François-Xavier Trudel

Trudel commet là une deuxième faute lorsqu’il s’en prend au parti conservateur fédéral parce qu’il reste sans réaction quand le Nord-Ouest canadien devient un pays exclusivement anglais à force d’injustice. Si sa passion contre Chapleau ne l’avait aveuglé, il se serait rendu compte que ce n’était pas une question de parti, puisque les Libéraux procédaient de même lorsqu’ils étaient au pouvoir, mais une question d’institution. Les anglo-protestants sont majoritaires au Canada… le gouvernement, quel qu’il soit, a tout intérêt à les flatter. Par nécessités électorales, le changement de parti n’implique pas un changement de politique  ! La seule solution était celle préconisée par les évêques, notamment par Mgr Taché  : se taire pour le moment et se regrouper autour d’eux. Tant qu’ils sont actifs en politique fédérale, les Canadiens français, déjà minoritaires et divisés entre deux partis, sont toujours sacrifiés… Passifs mais regroupés, ils sont un appoint nécessaire à l’un ou l’autre des deux partis anglophones pour gouverner  ; ils seront donc nécessairement courtisés et respectés.

Mais, pour l’heure, la passion interdit tout raisonnement politique même chez le dévot sénateur Trudel qui n’écrit pas un article ou un discours sans prier le Sacré-Cœur. Un vent de folie secoue la Province qui prend feu et flammes contre le reste du Canada. Commence une agitation monstre, on est à deux doigts de la guerre civile. Certains évêques pensent alors à la Commune dont l’archevêque de Paris fut victime quinze ans auparavant  ; ils multiplient les appels au calme, interdisent les réunions après la messe dominicale et réglementent sévèrement les offices à la mémoire de Riel.

Pour une fois, c’est Chapleau qui sauve la situation en refusant avec courage de démissionner du gouvernement fédéral malgré toutes les pressions  ; la crise politique est évitée mais Riel est pendu le 16 novembre. Alors, Mercier prend la tête du mouvement de protestation et appelle à la formation d’un parti national. Le 22 novembre, 50 000 Montréalais se réunissent au Champ-de-Mars  : Trudel et ses amis y sont au coude à coude avec les Libéraux.

L’élite du Canada français se réveille divisée alors en trois groupes d’importances inégales. Quelques conservateurs fidèles à Chapleau, acceptent l’exécution de Riel pour garder leur participation au gouvernement  ; selon eux, c’est un gage de salut pour le Canada français. Les “ nationaux ” sont de loin les plus nombreux puisqu’ils regroupent tous les Libéraux et une bonne partie des Conservateurs, y compris ultramontains. Ils voient en l’affaire Riel la preuve de l’opposition systématique du Canada anglais au Canada français. Pour sauver ce dernier, tous doivent s’unir, sans tenir compte des partis, contre… le parti conservateur qui règne à Ottawa  ! Enfin, le groupe des catholiques intégraux qui dominent largement parmi les catholiques de l’Ouest mais qui, au Québec, ne regroupent plus que quelques fidèles de Mgr Laflèche dont le diocèse vient d’être amputé. Ils se refusent à se liguer contre les Conservateurs d’Ottawa, pour ne pas faire le jeu des Libéraux tout aussi anti-catholiques que les anglo-protestants.

HONORÉ MERCIER, L’AVENTURIER ET SON PARTI NATIONAL

Dans les premiers mois de 1886, le mouvement se serait essoufflé de lui-même comme l’escomptait Macdonald, s’il n’y avait eu Mercier  ! Il se démène pour fonder au plus vite un parti national et alimente sans cesse des polémiques journalistiques. Pour la première fois, on remarque une division systématique au sein du clergé entre les prêtres irlandais et les prêtres canadiens français, une faille que les Libéraux ne tarderont pas à exploiter. Le gouvernement Macdonald, dans l’espoir de se rallier l’électorat catholique, intervient auprès de Léon XIII pour que Mgr Taschereau devienne le premier cardinal canadien, mais c’est chose vaine. Le sentiment national tient lieu de vertu  : le sénateur Trudel écrit  : «   En abdiquant tout rôle national, les conservateurs ont abandonné aux libéraux, sans ombre de contestation, le noble et salutaire devoir de sauver leur nationalité en glorifiant leur parti.  » Le curé Désilets a beau décortiquer le programme électoral de Mercier dans le Journal des Trois-Rivières, et le dénoncer comme portant le cachet de la fourberie libérale, rien n’y fait. Trudel, Tardivel et les autres anciens disciples de Mgr Bourget et de Mgr Laflèche, inflexibles sur la question Riel, se trouvent entraînés à l’alliance avec Mercier, malgré leurs répugnances car, tout de même, ils ne peuvent pas ne pas se rendre compte des tendances laïques du personnage. Mgr Laflèche essaie quand même de réconcilier les Conservateurs entre eux, mais Trudel est inflexible  : «   Pas de réconciliation avec les amis des pendards.  »

Durant l’été 1886, se déroule la campagne électorale provinciale qui laissera une forte empreinte sur toute la génération entrant alors dans la vie active. Il faut en lire le récit épique dans Rumilly  : cette jeunesse ardente et candide escorte Mercier de paroisse en paroisse, formidable claque qui ponctue chacun de ses discours et chacune de ses répliques péremptoires au candidat ministériel, quand elle ne fait pas le coup de poing contre les partisans du traître. C’est à cette époque que l’opposition contre les Anglais devient le réflexe instinctif de notre vie politique.

Résultat  : l’opposition libérale double le nombre de ses députés mais manque de peu la majorité. Les cinq élus conservateurs-nationaux détiennent donc la balance du pouvoir, ils choisissent l’alliance avec Mercier. Le 27 janvier 1887, Mercier est premier ministre  : commence son règne.

Il faut avouer que c’est un personnage hors du commun. Il tranche sur les hommes politiques de son temps et les domine. Capable de concevoir une grande politique enthousiasmant tout un peuple, il fait preuve en même temps d’une habileté consommée pour manier les gens et brouiller les cartes. C’est un charmeur. Un seul résistera à toutes ses manœuvres  : Mgr Laflèche.

Il est si malin  ! À peine a-t-il pris le pouvoir, il annonce un programme résolument favorable… aux catholiques ultramontains. Mercier a compris qu’il ne se maintiendrait au pouvoir qu’en faisant oublier son libéralisme et donc en s’attachant irrévocablement les conservateurs ultramontains. Dans les élections partielles, il les soutient de préférence à ses amis libéraux  ! Il comble de subventions les œuvres catholiques et les séminaires. Il inaugure à grand renfort de publicité – une nouveauté, à l’époque  ! – une politique en faveur de la colonisation.

Surtout, il organise une conférence interprovinciale pour défendre l’autonomie des provinces contre les empiétements du gouvernement fédéral… conservateur. C’est un succès extraordinaire, toutes les provinces accourent à Québec, au premier rang desquelles l’Ontario que gouverne alors le libéral Mowat, grand défenseur des catholiques. Nous ne sommes plus en campagne électorale, il existe donc de bons anglophones. Régulièrement, Mercier prononce des discours où il affirme  : «  Les Libéraux de cette province répudient le libéralisme religieux qui est réprouvé par l’Église, pour s’en tenir au libéralisme politique, qui est permis.   » Il fait du très populaire curé Labelle, un bleu ami de Chapleau, le sous-ministre de la colonisation  : «   Il n’y a pas pour moi de chemin de fer bleu ni rouge, et la vraie politique n’est pas de renverser les actes des adversaires, mais de les compléter. Le curé Labelle a mis sa main dans la mienne  ; nous irons au devant du colon, nous lui porterons secours et ce ne sera pas un parti, mais l’Église et l’État qui se donneront la main.   »

Honoré Mercier en compagnie du curé Labelle et du département de l'Agriculture et de la Colonisation

Honoré Mercier en compagnie du curé Labelle
et du département de l’Agriculture et de la Colonisation

LE REGARD TRISTE ET SÉVÈRE DE LA VIERGE
ET LE TRIOMPHE POLITIQUE DE MERCIER

Son coup de génie politique a été le règlement de l’affaire des biens des Jésuites, une affaire pendante depuis des lustres. La Compagnie de Jésus, reconstituée et réimplantée au Canada en 1842, réclame la restitution de ses biens confisqués par l’État à la mort du dernier jésuite vivant au Canada. Les gouvernements successifs conservateurs-ultramontains ont cherché à lui donner satisfaction en proposant l’allocation d’une forte indemnité  ; ils se sont heurtés tantôt à l’opposition des anglo-protestants, tantôt à celle de Mgr Taschereau qui redoutait que les Jésuites aient ainsi les moyens financiers d’ouvrir une université de tendance ultramontaine à Montréal, concurrente de sa chère Université Laval. Mercier agit avec une habileté remarquable  : il se fait donner par le Pape l’autorisation de régler cette affaire  : critiquer Mercier revient donc à critiquer Léon XIII… voilà Mgr Taschereau, tout cardinal qu’il est, mis sur la touche à la plus grande satisfaction des ultramontains qui, décidément, ne se repentent pas de leur alliance avec ce Mercier, libéral il est vrai, mais avant tout, ancien élève des jésuites et sincère catholique  ! Seul Mgr Laflèche lui tient tête. Mercier n’en a cure.

Notre-Dame du CapLe 22 juin 1888, la statue de Notre-Dame au vieux sanctuaire du Cap-de-la-Madeleine, ouvre les yeux. Son regard vers l’Occident est triste et sévère, et ses témoins sont les deux meilleurs compagnons de lutte de l’évêque de Trois-Rivières contre le libéralisme triomphant. Mgr Laflèche, le curé Désilets, le Père Frédéric, avertis par l’Immaculée du malheur menaçant la Province, quel encouragement à combattre  !

Le 28 juin  : Honoré Mercier propose au parlement d’accorder à l’Église catholique 400 000 $ en dédommagement de la confiscation des biens des Jésuites, mais de laisser à Léon XIII le soin de répartir cette somme entre la Compagnie, l’Université Laval, et les différents diocèses de la Province. En même temps, les universités protestantes recevraient une subvention de 60 000 $. C’est un concert d’éloges, parfois plus ou moins contraints comme celui du cardinal. La loi est votée à l’unanimité. Seul, Mgr Laflèche fait remarquer que le montant de l’indemnité est nettement inférieur à ce que les gouvernements conservateurs voulaient accorder en toute justice. Mais qui l’entend  ? Le 2 juillet, le Pape décerne à Honoré Mercier la grand’croix de l’Ordre de Saint-Grégoire, la plus haute distinction jamais accordée à un laïc dans le Nouveau-Monde. Il faudrait être plus catholique que le Pape pour contester la sincérité de la foi et du dévouement catholique du premier ministre  !

En 1889, Mercier continue sa politique catholique. Il multiplie les subventions, il prend parti pour l’École de médecine de Montréal contre Laval, donc une nouvelle fois contre le cardinal. Il a l’oreille du Pape. Il se rend au Congrès catholique de Baltimore où il tient une place de premier rang  : n’est-il pas le chef du seul État ouvertement catholique d’Amérique du Nord (dans de telles circonstances, il n’est pas de bon ton de faire remarquer que le Québec n’est qu’une province  !).

Il s’attache alors au second aspect de sa politique  : la défense du Canada français contre le pouvoir fédéral. En réalité, comme Chapleau avant lui, il ne prend pas de mesures concrètes et efficaces pour encourager la colonisation de l’Ouest par les Franco-catholiques, mais il parle, et il parle beaucoup et fort. Ses discours grandiloquents et patriotiques à souhait lui permettent d’attaquer le parti conservateur au profit des Libéraux et achèvent de lui rallier les catholiques. Cependant que, répercutés dans la presse anglophone, ils excitent la haine anti-papiste  : l’Ontario et le Manitoba s’embrasent à leur tour.

Le 17 janvier 1890, le sénateur Trudel meurt prématurément  ; Mercier lui organise des funérailles grandioses, même de fieffés anticléricaux y assistent. Seul l’organe du Parti conservateur souligne l’aberration du défunt d’avoir, dans les quatre dernières années de sa vie, réhabilité et mis au pouvoir les hommes et le parti contre lesquels il avait jusqu’alors, sans relâche, et non sans succès, mené la guerre sainte.

Les évêques, Mgr Fabre par exemple, commencent à s’inquiéter et donc à reconnaître la clairvoyance de l’évêque de Trois-Rivières  ; à tel point qu’aux élections de 1890, Mercier craignant le doux Mgr Moreau, préfère se présenter en Gaspésie plutôt que de se représenter à Saint-Hyacinthe. Ces élections sont tout de même un triomphe pour lui et son Parti national. Dans l’euphorie de la victoire, on fête son cinquantième anniversaire avec une magnificence jamais vue.

GRANDEUR ET DÉCADENCE

Honoré MercierMais, comme dit le Livre des Proverbes, avant la ruine, le cœur de l’homme s’élève. De plus en plus, Mercier a un comportement de mégalomane que les transfuges conservateurs supportent de moins en moins. D’ailleurs, même s’il fait faire un grand pas au règlement de la question universitaire à Montréal malgré le cardinal Taschereau, sa politique est plus ouvertement rouge. La dette de la Province atteint les 9 millions de dollars, soit une augmentation de 8 millions en 4 ans, alors que le budget annuel est de 3,5 millions. On commence à s’étonner aussi du train de vie du premier ministre, qui serait sept fois supérieur à son revenu  ! En outre, des rumeurs de plus en plus insistantes font état de pratiques scandaleuses dans l’entourage immédiat du “ très illustre homme d’État ”, comme l’appelle Léon XIII. Le jour où les journaux conservateurs nationaux osent en faire état, Mercier leur supprime immédiatement les publicités gouvernementales, compromettant ainsi leur survie. Tout le monde rentre dans le rang  : Mercier est le chef incontestable du Parti national. Durant l’hiver 1890-1891, toute la Province connaît une euphorie inhabituelle, les affaires prospèrent partout et l’on s’amuse beaucoup.

Au printemps, Mercier se rend en Europe pour contracter un emprunt de dix millions, il n’en obtiendra que quatre. Il est pourtant accueilli partout comme un véritable chef d’État. Lesvrais républicains, au pouvoir à Paris, l’honorent en tant que libéral, les catholiques libéraux le portent aux nues, et les légitimistes vendéens sont eux-mêmes finalement séduits par le charme de celui que Léon XIII vient de faire comte romain.

Lorsqu’il revient à Québec en juillet, son vieil ennemi, le chef conservateur Macdonald, est mort depuis un mois. L’heure de la victoire libérale a-t-elle sonné  ? Mercier en rêve, d’autant plus que les dernières élections fédérales ont vu une nette progression du parti rougemaintenant dirigé par le séduisant Wilfrid Laurier. Pour accélérer la chute des conservateurs, on révèle un scandale financier de l’entourage du ministre des Transports qui est bientôt contraint de démissionner. Or, au même moment, la Banque de Toronto révèle qu’une entreprise de travaux publics a dû remettre à un lieutenant de Mercier 100 000 $ des 175 000 reçus du gouvernement de Québec lors de son éviction du chantier du chemin de fer de la Baie des Chaleurs, en Gaspésie. C’est la bombe.

Alors même que Mercier se croit intouchable et reçoit en grande pompe dans son domaine privé 150 anciens zouaves pontificaux qu’il décore au nom du Pape, le pays légal s’agite. Les conservateurs ministériels se ruent sur l’occasion de faire oublier leurs propres scandales, les ultramontains revenus à Mgr Laflèche et les évêques y voient la confirmation de leurs craintes, quant aux journalistes, ils ne lui ont pas pardonné son autoritarisme. En quelques semaines, le glorieux Honoré Mercier se retrouve un homme seul, abandonné de tous, y compris des Libéraux fédéraux soucieux de ne pas compromettre leurs récents gains électoraux.

Le 16 décembre 1891, le lieutenant-gouverneur Angers, un conservateur, le contraint à la démission et appelle l’ultramontain Boucherville à former un gouvernement minoritaire. Aux élections de mars 1892, la victoire des conservateurs est écrasante, il ne reste plus rien du Parti national.

FUNESTE DÉMOCRATIE

Mercier conspué est maintenant un homme ruiné, bientôt accablé par le diabète qu’on ne sait pas encore contrôler. Il subit une enquête laquelle ordonne sa comparution devant la Cour d’assises à Montréal.

Or, quelques mois plus tard, le 20 octobre 1892, il est acquitté. Le verdict accueilli avec liesse, donne lieu à des réjouissances populaires. Le revirement est complet  ! Que s’est-il donc passé entre mars et octobre  ?

Boucherville, qui a hérité de la situation financière catastrophique, n’a pu contracter de nouveaux emprunts à cause du mauvais crédit de la Province, il n’a eu d’autre solution que d’augmenter les impôts. L’impopularité de la mesure fut évidemment exploitée par les Libéraux, mais aussi par les Conservateurs amis de Chapleau, toujours prompts à secouer le joug des ultramontains. Lorsque Chapleau quitte le gouvernement fédéral et devient lieutenant-gouverneur à Québec, Boucherville préfère démissionner plutôt que de voir de nouveau les conservateurs s’entre-déchirer. Il est le dernier premier ministre ultramontain du Québec (13 décembre 1892).

Ainsi donc, lorsqu’en 1893 la querelle des écoles franco-catholiques manitobaines s’aggrave, la défense des droits catholiques se trouve comme du temps de l’affaire Riel entre les mains d’un gouvernement conservateur d’où les ultramontains sont exclus. Le Parti libéral fédéral de Laurier renforcé par un Mercier plus populaire que jamais quoique ne jouant plus de rôle officiel, se pose en défenseur des catholiques persécutés par le gouvernement… libéral du Manitoba  ! Mgr Laflèche et cette fois tous les évêques avec lui, dénoncent la supercherie et arrachent aux Conservateurs d’Ottawa la promesse d’une loi réparatrice.

C’est au cours de la campagne électorale fédérale de 1894 qu’Honoré Mercier s’éteint, victime du diabète. L’apothéose de ses funérailles où assistent 75 000 personnes, annonce l’issue des élections. Laurier devient premier ministre du Canada, les franco-catholiques perdent leurs écoles malgré ses promesses. Pendant près de trois ans, les évêques derrière Mgr Laflèche se battront encore contre lui, affaiblissant sans cesse sa position  ; mais, en 1898, Léon XIII leur impose la soumission au gouvernement libéral.

C’est donc bien Mgr Laflèche qui avait vu juste. D’une part, la politique catholique de Mercier n’était qu’un leurre qui a constamment profité aux Libéraux  : oubliées, les condamnations épiscopales du libéralisme  ! On peut dire que Mercier a fait le lit de Laurier. Mais d’autre part, et c’est plus grave encore, en ranimant l’opposition des races, dont on n’entendait plus parler depuis l’étouffement de la révolte des Patriotes parce qu’elle n’est qu’une apparente vérité, Mercier a éliminé de la vie politique canadienne la véritable opposition entre le catholicisme et le protestantisme renforcé par le libéralisme.

Le regard de Notre-Dame du Cap pouvait bien être triste et sévère  : une semaine plus tard, Mercier ensorcelait littéralement les catholiques, nous l’avons vu, avec le sénateur Trudel, pour les jeter dans les bras de leurs pires ennemis. Même la réaction catholique menée par le cardinal Bégin sous Pie X en sera compromise  ; et nous savons combien Henri Bourassa comme l’abbé Groulx resteront marqués par la prodigieuse popularité de Mercier, l’archétype du chef nationaliste canadien français. Seul, Maurice Duplessis, le fils de l’ami de Mgr Laflèche, s’en démarquera  ; mais il sera trop tard.

Notre espoir n’est plus que dans le triomphe de Notre-Dame du Rosaire qui a pris soin d’organiser son culte dans le diocèse du seul vrai défenseur de la foi catholique intégrale, juste avant que “  la foi ne se perde au Canada ”, comme disait le bienheureux Père Frédéric.

Extraits des RC nos 52-53, 1997

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant